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« La musique cadienne a sa place aux Etats-Unis ! »

A quelques kilomètres de Lafayette, six musiciens se battent pour transmettre l’héritage de la langue française et de la musique cajun. Formé en 1990 par les frères Louis et Andre Michot, le groupe Lost Bayou Ramblers a reçu en 2018 le Grammy Award de la musique régionale. Le réalisateur Bruno Doria leur consacre le “rockumentaire” On va continuer ! et retrace l’enregistrement de leur neuvième album, Kalenda.

Plongeon dans cet univers de transmission et de passion au cœur de la Louisiane, le documentaire sera projeté en avant-première mondiale lors du New Orleans French Film Festival le 17 et le 19 février puis sur TV5MONDE le 23 mars. Entretien avec le réalisateur Bruno Doria et avec le violoniste et chanteur des Lost Bayou Ramblers, Louis Michot.


Quel a été le point de départ d’On va continuer ! ?

Bruno Doria : J’ai toujours eu envie de tourner un documentaire. A la fin des inondations d’août 2016, j’ai rencontré Louis Michot au studio d’enregistrement Dockside. Je connaissais déjà son groupe et j’étais par ailleurs un grand fan — ce que je ne lui ai pas dit ! J’ai commencé par produire un clip musical pour eux, avec Worklight Pictures, et nous nous sommes liés d’amitié. Il m’est souvent arrivé d’emmener ma caméra à leurs concerts pour les filmer sur scène. Au bout de quelques mois, je me suis rendu compte que c’était leur histoire que je voulais raconter.

Louis Michot : Bruno Doria s’est rapidement mis à nous suivre partout avec sa caméra et en plein milieu du tournage, nous avons gagné un Grammy Award. C’était le dénouement parfait pour le documentaire : vingt années de musique résumées en quinze minutes.

Bruno Doria : Les Lost Bayou Ramblers ont été nominés pour l’album Kalenda, dont j’avais suivi l’enregistrement. Je me suis donc rendu à New York avec eux pour continuer à tourner. Après l’épisode du Grammy, nous avons déposé une candidature pour la bourse Create Louisiana [sponsorisée par TV5MONDE USA], qui accorde 30 000 dollars à un projet de long-métrage sur la francophonie. Et nous l’avons obtenue !

Quelle est la signification du titre ?

Bruno Doria : Louis et son groupe cherchent à conserver une culture qui s’efface peu à peu pour différentes raisons : les catastrophes naturelles, les anciens qui disparaissent, ceux qui restent et ne sont pas intéressés par les traditions… J’ai choisi le titre « On va continuer ! » parce que c’est une expression que Louis Michot dit sur scène à la fin de chaque concert. Cela signifie que les Lost Bayou Ramblers veulent transmettre le français cadien et les traditions de la Louisiane à tous ceux qui ont envie de les apprendre.

On Va Continuer Film LLC

Les Lost Bayou Ramblers au Preservation Hall à La Nouvelle-Orléans. © Worklight Pictures, LLC

Comment définiriez-vous la musique cadienne ?

Bruno Doria : Le cœur de cette musique se résume à trois instruments — le violon, l’accordéon et le triangle — et à la langue française.

Louis Michot : C’est un incroyable mélange de français créole et de traditions acadiennes, africaines et amérindiennes. C’est une belle musique, tout aussi américaine que le blues, forgée par la rencontre de ces cultures. Le français est sa langue et son émotion originelle : même si le français cadien n’existe plus toujours dans la société, il perdure dans les chansons. Il en est le rythme et un excellent moyen d’exprimer son attachement à la culture de la Louisiane.

Quelle est la place du français cadien en Louisiane ?

Louis Michot : De nombreuses personnes continuent à parler français en Louisiane, mais c’est un langage gardé, intime, que l’on parle au sein des familles ou avec ses amis proches. C’est presque un courant alternatif. Certains éprouvent encore une certaine honte à parler français, car son usage a été interdit dans les écoles il y a un siècle. Il faut être proche de quelqu’un pour parler français avec : c’est une preuve de confiance ! J’ai passé la majeure partie de ma vie à jouer de la musique cadienne mais je n’en comprenais pas les paroles avant d’apprendre le français. Je n’étais alors pas un très bon chanteur. Dès que j’ai commencé à parler et chanter en français, j’ai trouvé ma voix.

En janvier 2018, les Lost Bayou Ramblers ont remporté le Grammy Award de la meilleure musique régionale pour leur dixième album, Kalenda. Qu’est ce que cela représente pour vous ?

Louis Michot : C’était une surprise totale ! La victoire était très intense car nous sommes complètement auto-gérés. Nous faisons tout le travail, toute la programmation et tout le management nous-mêmes. Nous jouons ensemble depuis vingt ans, ce qui représente un temps et un travail considérables. C’est un sentiment incroyable de se voir ainsi reconnu. Ce Grammy est aussi la preuve que la musique cadienne a bien sa place aux Etats-Unis et dans le reste du monde. Elle est respectée en tant que musique américaine, en tant que genre, et elle a un public. Je pense qu’elle continuera à se développer.

Quelle est l’originalité des Lost Bayou Ramblers ? Quel est leur public ?

Bruno Doria : Les Lost Bayou Ramblers ont créé une nouvelle génération de personnes intéressées par la musique cadienne. Ils en ont légèrement modifié le style et ont apporté une touche rock avec des guitares électriques, la rendant plus séduisante auprès d’un large public.

Louis Michot : Nous regroupons un public divers, de tout âge et de tous genres. Certains parlent français, d’autres non, ou ne s’intéressent qu’à notre musique. Tous ces gens se retrouvent dans notre univers car ils aiment la musique cadienne, et parce que nous ouvrons le genre à la nouveauté : nous distillons nos influences modernes tout en restant traditionnels.

On Va Continuer Film LLC

Andre Michot, accordéoniste et co-fondateur des Lost Bayou Ramblers. © Worklight Pictures, LLC

Qu’est ce que vous appréciez dans ce documentaire ?

Bruno Doria : J’ai beaucoup aimé filmer les Lost Bayou Ramblers sur scène et les épisodes où Louis Michot plaisante spontanément devant la caméra. Il y a également une belle scène dans laquelle Andre Michot [le frère de Louis] accorde un accordéon. Ce qu’il nous enseigne est unique et nouveau. Le documentaire est à l’image du parcours de ce groupe, qui a grandi pour pouvoir apprendre des choses aux gens et leur transmettre les traditions. On va continuer ! est une célébration de la vie et d’une culture qui, je l’espère, va perdurer pendant de nombreuses années.

Louis Michot : Ce film capture l’essence de la vie des membres des Lost Bayou Ramblers : on s’amuse, on aime ce que l’on fait, et on travaille dur. Il montre aussi l’étrange juxtaposition qui consiste à être un groupe chantant en français pour un public américain. Nous avons un pied dans chaque monde : la Louisiane francophone et l’Amérique.

L’album Kalenda compte plusieurs invités. Par le passé, les Lost Bayou Ramblers ont déjà enregistré avec de nombreux musiciens. Comment se déroulent ces collaborations ?

Louis Michot : La majorité de nos invités sont des artistes que nous rencontrons naturellement au studio Dockside, où nous enregistrons la majorité de nos albums. C’est aussi le studio favori de Dr John, qui a collaboré avec nous sur l’album Mammoth Waltz. Scarlett Johansson y a travaillé sur son album de reprises de Tom Waits avec notre producteur, Korey Richey. Pendant l’enregistrement du morceau « Coteau Guidry », nous nous sommes dit qu’une voix de femme aurait un bel effet. Korey a tout simplement demandé à Scarlett de chanter pour nous. C’est quelque chose de spécifique à Dockside : c’est un espace de création qui connecte tous les gens qui y travaillent dans un cadre familial.


=> Le documentaire On va continuer ! sera diffusé en avant-première mondiale lors du New Orleans French Film Festival le dimanche 17 et mardi 19 février puis sur TV5 MONDE le samedi 23 mars à 21h30 EST.

  • Interdire le français quand il est répandu et ensuite tenter de la sauvegarder lorsqu’il se meurt, voilà bien une attitude arrogante et méprisante anglo-saxonne. Nous vivons exactement le même comportement de nos Anglos ici au Canada dans différentes provinces. Ne lâchez pas le cadien, nous sommes de tout cœur avec vous.

    • Oh lala ! Pas seulement anglo saxonne ! Ici, au Pays Basque côté français, c’était le français qu’il fallait parler, et pas le basque ! Je pense que c’est plutôt l’affaire de nations qui cherchent à crer une unité nationale (artificielle ou réelle, ce n’est pas le sujet) et qui passent par l’uniformisation de la langue. Ici, à force d’acharnement, de militantisme (et ses terribles derives) et surtout de politique culturelle volontaristes, le basque n’est plus stigmatisé et devient même à la mode (coté français ! coté espagnol, c’est une langue officielle).

  • Vive les Cadiens et Cadiennes. Que cette langue française haute en couleurs et de promiscuité avec la langue chinoise dans le monde puisse s’honorer d’une langue mondiale. Je l’espère. Nous avons eu tout au long de notre histoire française une langue qui s’est honorée de plusieurs peuples avec leur langue propre. Vive les Cadiens et Cadiennes. J’espère que vous n’oubliez pas le féminisme dans la langue française. Je vous embrasse toutes et tous.

  • J’espère que ce documentaire parlera aussi de Zachary Richard qui est à mon avis le meilleur ambassadeur de la culture louisianaise. Il vient souvent au Québec et partout dans la francophonie. Ses chansons mélancoliques sont de véritables trésors de la culture cadienne.
    https://www.youtube.com/watch?v=tKGQmEMBsiI

  • J’ai habite comme enfant a la Nouvelle Orleans. Ma famille s’est beaucoup rigolee en ecoutant Bayou Bill en Patio Records 45’s.
    Surtout, Il Est Pas Bon, Fifi!!

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