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Chantal Thomas : « New York a libéré en moi des désirs d’écriture, de rencontres et de fêtes »

En 1976, âgée de trente ans, l’écrivaine et historienne Chantal Thomas s’est envolée pour New York. Installée dans l’East Village, quartier de bohème et d’immigration où tout le monde voulait être poète, elle a vécu intensément la liberté. Une expérience fondatrice qu’elle raconte dans East Village Blues.


France-Amérique : Quel est votre souvenir le plus marquant de New York quand vous vous y êtes installée en 1976 ?

Chantal Thomas : Ce qui me fait le plus d’effet à mon arrivée, c’est Washington Square Park, que je découvre en premier et qui m’enchante. La liberté qui y règne, la musique, la drogue, l’alcool, les orateurs de toutes sortes, les poètes qui lisent, crient, psalmodient leurs textes, dans l’esprit d’Allen Ginsberg lisant Howl un jour de l’été 1966. Il y a autour de moi des jeunes gens qui dansent, écrivent, une machine à écrire sur les genoux, une vie un peu sauvage, risquée, avide d’émotions, en quête d’imprévu. Et la nuit, bien sûr, l’intensité montait — le danger aussi. J’avais habité à Paris une chambre de bonne, rue Notre-Dame-des-Champs, je passais donc tous les jours dans le jardin du Luxembourg. C’est sans doute le contraste avec l’harmonie des jardins à la française, les interdits de marcher sur les pelouses, les horaires de fermeture, etc. qui m’a rendue encore plus sensible à l’aspect ouvert, chaotique, rebel de l’espace du Washington Square Park d’alors — aujourd’hui, les interdits y abondent. En allant à l’est, j’étais tombée sur Tompkins Square Park, et là, il était hors de question de flâner… J’ai éprouvé un sentiment d’entente, de complicité avec l’énergie propre à New York et toutes les marginalités d’existence bohème qu’elle permettait. Ce séjour a libéré en moi des désirs d’écriture, de rencontres, de fêtes, qui m’animaient déjà mais ont trouvé là leur chance de se réaliser.

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Quelle était la différence principale avec le Paris de la même époque ?

Le contraste était violent, puisque Paris à la même époque, comme aujourd’hui, était une capitale qui ne cessait d’attirer les touristes. Tandis que New York ne faisait pas partie des circuits touristiques. Il n’y avait d’ailleurs quasiment pas de cartes postales. Et pour moi qui avais suivi plusieurs années l’enseignement de Roland Barthes, et qui avais une passion pour les raffinements de la langue française et un plaisir à chercher à les maîtriser, c’était un bouleversement de me trouver immergée dans un langage que je comprenais et parlais mal. Je pense que c’est aussi pourquoi mes premiers temps à New York sont restés inscrits à vif dans ma mémoire, une sorte de roman de formation qui s’écrivait à toute allure.

Même si votre livre n’est pas nostalgique, vous décrivez un quartier qui s’est profondément transformé. L’East village a-t-il perdu son âme ?

Oui, l’East Village a perdu son âme même si, à mes yeux, il a toujours du charme. Et c’est pourquoi j’ai eu envie d’écrire East Village Blues et que mon texte soit accompagné de photos de graffitis, prises par Allen S. Weiss entre 2015 et 2017 sur les murs d’immeubles qui allaient être rénovés, ou carrément détruits. Ces graffitis sont des appels au secours des cris, juste avant la disparition d’un quartier et du mode d’existence, fragile, aventureux qui allait avec.


East Village Blues, de Chantal Thomas, Le Seuil, 2019. 208 pages, 21 euros.


Article publié dans le numéro de décembre 20198 de France-Amérique

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