Luxe

Chapal, l’Amérique dans la peau

Manteaux de fourrure pour madame, chapeaux en feutre de lapin pour monsieur et blousons en mouton pour les équipages de bombardiers ! La maison française, qui fête cette année son 190e anniversaire, a longtemps été le premier vendeur de peaux aux Etats-Unis. Elle s’est depuis réorientée vers le cuir de luxe, à destination d’une clientèle internationale passionnée d’aviation et d’automobile ancienne.
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Blouson en mouton B3, initialement conçu pour équiper les équipages des bombardiers américains pendant la Seconde Guerre mondiale. © Chapal

Jean-François Bardinon, le président de Chapal, nous reçoit dans un luxueux appartement de la rue de Rivoli, au cœur de Paris. L’appartement de ses grands-parents et son dédale de salons, décoré de hauts miroirs et d’épais tapis, sert aujourd’hui de showroom à la maison fondée il y a huit générations. Le cuir et la laine y sont à l’honneur. Ici est exposée une lourde veste d’aviateur en cuir, réplique de celles que produisait la maison pour l’armée française pendant la Grande Guerre. Là, sur une table, on admire un épais pull à col roulé en laine jaune fluo, relecture moderne de la tenue des coureurs automobiles des années 1930.

« Tout ce que vous voyez autour de vous est fait à la main dans notre atelier de la Creuse », explique celui qui a succédé à son père dans les années 1980. « Depuis quinze jours, les clients américains défilent au showroom. Ils sont à Paris pour la Fashion Week et apprécient la qualité de l’artisanat français. » Emile Chapal serait fier. Son buste en bronze décore le manteau d’une cheminée, sous une frise chronologique où défile l’histoire de l’entreprise depuis 1832. C’est lui qui a développé le nom de famille aux Etats-Unis.

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Jean-François Bardinon encadré par ses ancêtres : Emile Chapal (à gauche), son arrière-arrière-grand-père, et Jean Bardinon, son grand-père. © Chapal
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Blouson AE 1932 en cuir velours, inspiré par l’aviatrice américaine Amelia Earhart et son premier vol en solo au-dessus de l’Atlantique. © Jonathan Daniel Pryce

Au début des années 1880, il embarque pour New York à l’invitation d’un ami de ses parents, un pelletier qui alimente en fourrures les ateliers de Manhattan. Au cours de ce « voyage initiatique », le jeune homme mesure l’opportunité que représente le marché américain pour sa famille. La maison Chapal est alors connue en France pour avoir démocratisé la fourrure. En appliquant les techniques de teinture de la soie, ses ouvriers sont capables de colorer la peau de lapin et d’imiter à bas prix les animaux les plus prisés : loutre de mer, renard argenté, castor, martre, zibeline, vison…

L’Amérique, « une période folle »

Entrepreneur, Emile Chapal convaincra son père et son oncle de le laisser s’installer à Brooklyn avec sa femme et une dizaine d’employés français. Il y restera sept ans, avant de reprendre les rênes de la maison. Pour traiter les peaux, collectées en France par des « chineurs » ambulants et expédiées aux Etats-Unis par bateau, une usine de quatre étages ouvre ses portes au 401 Flushing Avenue. Suivra dans les années 1920 une chapellerie à Norwalk, dans le Connecticut, pour transformer en feutre les poils de lapin.

Emile Chapal effectue son dernier voyage à New York en 1928. Dans une vitrine du showroom parisien, une photo en noir et blanc le montre avec son successeur sur le pont d’un transatlantique. La maison est alors à son apogée. Elle emploie plus de 3 000 ouvriers dans une dizaine d’usines, en France et aux Etats-Unis, et enregistre un chiffre d’affaires annuel de 260 millions de francs – l’équivalent de 16,2 milliards d’euros aujourd’hui ! « Une somme irréelle » que le président actuel ne peut s’empêcher de comparer aux résultats de ses concurrents : 5,6 milliards d’euros pour Louis Vuitton en 2020, 6,4 pour Hermès…

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Dans les années 1880, Chapal ouvre une usine au 401 Flushing Avenue à Brooklyn. © Chapal

Dans les années 1930, les tanneurs de Chapal aux Etats-Unis auront un ultime coup de génie. Le mouton a remplacé le lapin, tombé en désuétude, et la maison brevette la plastification. Un procédé chimique qui permet d’imperméabiliser la peau retournée en l’enduisant d’une résine liquide. Le cuir ainsi protégé entrera dans la fabrication de vêtements chauds à destination des équipages des Forteresses volantes américaines pendant la Seconde Guerre mondiale: combinaisons de vol, blousons, dont le fameux modèle B3, bottes fourrées.

Artisanat de luxe et accueil intimiste

En cuir glacé de couleur brun, bleu ou gris anthracite, reconnaissable à son col en mouton du Colorado et ses deux poches latérales, le blouson de pilote USAAF (pour United States Army Air Forces) est devenu le best-seller de Chapal. Vendu 4 200 euros, il est le symbole d’une renaissance. Sous l’impulsion de Jean-François Bardinon, qui dessine en 1987 une première collection rétro inspirée de l’aviation et de l’automobile, une passion transmise par son père, la maison en grande difficulté financière se réinvente et, pour la première fois de son histoire, produit des vêtements sous son propre nom. Adieu la sous-traitance, bonjour la confection de luxe.

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Un artisan au travail sur un blouson de pilote en cuir de mouton du Massif central. © Chapal
En cuir glacé de couleur brun ou bleu, le blouson USAAF (pour United States Army Air Forces) est le best-seller de Chapal. © Chapal
Le rappeur Dayron Ferguson, qui collabore avec Chapal, dans une combinaison de conduite en jean et en cuir, inspirée par les années 1950. © Greg

Une trentaine d’artisans œuvrent aujourd’hui à Crocq, le berceau familial entre Limoges et Clermont-Ferrand : un tanneur, des selliers et des couturières, un bottier, un tailleur pour les commandes sur mesure et même un carrossier, qui travaille la fibre de verre et façonne des casques bol qui fleurent bon les circuits de course des années 1950. Chapal a fermé ses dernières usines outre-Atlantique à la fin des années 1960, mais son président s’efforce de recréer des liens avec les Etats-Unis. Certains symboliques, comme cette collection de jeans Brooklyn, hommage à la première usine new-yorkaise, d’autres plus concrets : les Américains, pour beaucoup appâtés par Instagram, représentent presque un quart de la clientèle.

La maison n’écoule plus les peaux par millions. Elle accueille, souvent devant un café, un petit nombre de passionnés de savoir-faire et de made in France – ce que Jean-François Bardinon appelle « le luxe véritable », par opposition au « mass market de luxe » que pratiquent ses compétiteurs. « J’adore ce que vous faites, c’est superbe », lance un client en entrant dans le showroom. Vêtu d’un élégant costume, il travaille dans la finance entre Paris et New York, possède deux avions et vient acquérir une panoplie de pilote des années 1920 : casque de cuir marron, gants assortis, lunettes. « C’est surtout pour les photos ! Mes amis sont aussi clients de la maison ; ça nous amuse. »


Article publié dans le numéro de décembre 2022 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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