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Concorde, une croisière transatlantique à 2 170 km/h

Le 2 mars 1969, le Concorde décollait de l’aéroport de Toulouse pour son premier vol. Cinquante ans plus tard, l’oiseau supersonique est l’objet d’un beau livre du designer américain Lawrence Azerrad qui présente deux cents pièces issues de sa collection de cartes postales, prospectus, boîtes d’allumettes et autres produits dérivés associés au Concorde.

Le Concorde traversait l’Atlantique en trois heures et trente minutes. Un vol si rapide qu’Air France fut contraint de revoir la conception de ses plateaux, assiettes et couverts. Le poids d’intendance par passager, de dix-sept kilos sur un appareil traditionnel, passait à dix kilos sur le supersonique. Pour amincir sa cabine, la compagnie aérienne fit appel au graphiste français Raymond Loewy. Installé aux États-Unis depuis 1919, il avait déjà dessiné le paquet de cigarettes Lucky Strike, les bus Greyhound, le coupé Starliner de Studebaker, le nez bleu de l’avion présidentiel Air Force One et signé les logos Exxon, Shell, BP, TWA et LU.

Le « père du design industriel » dessina les appui-têtes et les tablettes de l’avion, ses plateaux-repas, ses assiettes et ses tasses à café. Il décorera aussi le terminal Air France à l’aéroport Charles-de- Gaulle et dessinera un ensemble de couverts en inox brossé qui accompagne tous les repas. La cuillère à soupe et la cuillère à dessert évoquent une sucette, le couteau ressemble à une rame. Séduit, Andy Warhol subtilisa les couverts à sa descente de l’avion.

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Un ensemble de couverts en inox brossé dessiné par Raymond Loewy dans les années 1970. © From the collection of Lawrence Azerrad. Photo by François Robert. 

D’autres passagers l’imitèrent. « S’approprier les prezzies [les produits dérivés] du vol devint l’un des avantages officieux de voyager en Concorde », écrit Lawrence Azerrad. Nombre de produits dérivés furent créés : prospectus, cartes postales, briquets et boîtes d’allumettes, ouvre-bouteilles, menus, couverts et ronds de serviette, seaux à champagne, nécessaires à raser, maquettes et timbres-poste ! On descendait du Concorde comme on rentre de vacances : avec des souvenirs qui attestent de l’expérience.

Les ailes du futur

Le Concorde était une machine hors du commun. Avec son nez aérodynamique inclinable, ses ailes delta et ses quatre turboréacteurs conçus par Snecma et Rolls Royce, l’appareil évoque moins un avion de ligne qu’un vaisseau spatial. « C’était une vision ambitieuse qui aurait pu sortir du studio de Stanley Kubrick, époque 2001, l’Odyssée de l’espace« , écrit Lawrence Azerrad, qui a commencé à collectionner les objets dérivés du Concorde lorsqu’il était adolescent à Los Angeles. « Mais c’était bien la réalité, miraculeuse et glorieuse. »

On fêtera en 2019 le cinquantième anniversaire du premier vol du Concorde, le 2 mars 1969. Les origines du projet supersonique, elles, remontent à la fin des années 1950. Les puissances mondiales sont alors en course pour livrer le premier avion de ligne supersonique. La France et la Grande-Bretagne s’allièrent contre les Etats-Unis et l’Union Soviétique et planchèrent sur les plans d’un avion capable de dépasser la vitesse du son. Les premiers vols commerciaux furent inaugurés en 1976, entre Londres et Bahreïn et entre Paris et Rio de Janeiro.

Champagne et petits fours à Mach 2

Le Concorde ne sera exploité que par deux compagnies : Air France et British Airways. Un service trihebdomadaire commence entre Paris et Washington D.C. mais les autorités new-yorkaises prétextent des nuisances sonores pour interdire l’avion européen. Les restrictions seront levées en 1977 : le Concorde d’Air France se pose à l’aéroport Kennedy le 22 novembre à 20h45. La traversée dure quatre heure de moins qu’aujourd’hui. Le Figaro titrera son article « Un vol historique trop court ».

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© Granger

L’aviateur Maurice Bellonte fait partie des passagers de ce vol. Avec son compagnon Dieudonné Costes, il est le premier à avoir traversé l’Atlantique d’est en ouest en 1930. Leur voyage avait duré trente- sept heures et quatorze minutes. Quarante-sept ans plus tard, le Concorde vole à Mach 2, soit deux fois la vitesse du son. Le temps de remplir une flûte de champagne et l’avion a parcouru seize kilomètres. Pour le président de la République Valéry Giscard d’Estaing, le Concorde représente « la dérive des continents à l’envers », un formidable rapprochement entre la France et les Etats-Unis.

L’avion qui remonte le temps

Un record sera battu le 24 décembre 1989 lorsque le Concorde effectue la traversée Paris-New York en deux heures, cinquante-neuf minutes et quarante secondes — dix fois moins de temps que pour la traversée de Charles Lindbergh en 1927 ! A cette allure, un billet aller-retour coûte jusqu’à 12 000 euros. Les hommes d’affaires se félicitent d’arriver à New York à une heure où ils étaient encore à Paris. Jackie Kennedy réservait deux sièges pour avoir de la place et Rostropovitch trois sièges, pour garder son violoncelle auprès de lui. Au début des années 1980, le négociant en beaujolais Georges Dubœuf s’installa sur le marché américain et livra lui-même les premières caisses… en Concorde!

En vingt-sept ans de service, Air France transporta 1,3 million de privilégiés. L’exploitation du Concorde atteignit rapidement ses limites. L’appareil consomme trop de kérosène — une tonne de carburant par passager — et ne peux transporter qu’une centaine de passagers. Ce n’est pas suffisant pour équilibrer les coûts. Les chocs pétroliers de 1973 et 1979 diminuèrent d’autant sa rentabilité. Seuls vingt appareils seront construits. Jean-Jacques Servan-Schreiber avait raison : le Concorde s’avéra un « Vietnam industriel ».

Retraite de l’oiseau blanc

« Certains considéraient qu’il aurait mieux valu construire un avion allant moins vite, mais pouvant transporter plus de passagers », expliquait Jean Philippot, le directeur adjoint d’Air France en Amérique du Nord au moment du lancement du Concorde, dans un entretien à France-Amérique en 2014. L’image de marque du Concorde compensa l’absence de résultats économiques. Les arguments rationnels furent balayés au nom du prestige national. L’accident de Gonesse, le 25 juin 2000, qui vit le Concorde s’écraser une minute et vingt-huit secondes après le décollage, scellera le sort des vols supersoniques.

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Le chef de cabine Claire Sullivan essuie une larme après le dernier vol du Concorde de British Airways, le 24 octobre 2003. © PA/PA Archive/PA Images

Le dernier vol transatlantique sur Air France aura lieu le 27 juin 2003 et sur British Airways, entre J.F.K. et Heathrow, le 24 octobre de la même année. L’avion est complet. Parmi les cent passagers figurent le mannequin américain Christie Brinkley et un couple de l’Ohio qui a acheté son billet sur eBay pour 60 000 dollars ! L’avion décolle de New York à 7h38. Aussitôt à Mach 2, un petit déjeuner est servi : saumon fumé, caviar et gâteaux de homard, le tout arrosé de champagne Pol Roger. Au moment de l’atterrissage, le pilote retient ses larmes. Trois exemplaires du Concorde resteront aux Etats-Unis. L’un d’eux est exposé au Museum of Flight de Seattle et un autre au National Air and Space Museum de Chantilly en Virginie. Le dernier a été hissé sur le pont du porte-avions-musée Intrepid à New York.

La fin de l’ère supersonique

Le Concorde à la retraite, Air France se concentra sur un nouveau projet : l’A380. Le gros porteur lancé en 2009 est plus lent, mais emporte jusqu’à huit cents passagers. Aucun vol commercial n’a depuis franchi le mur du son. Les avions de ligne volent aujourd’hui à une vitesse de 800 à 900 kilomètres à l’heure. La traversée Paris-New York dure huit heures — un chiffre qui n’a pas changé depuis quarante ans. Tout gain de vitesse entraînerait un coût économique et technologique que les compagnies aériennes ne sont pas prêtes à assumer.

Ce qui désole encore les nostalgiques du Concorde. Le journaliste de CNN Richard Quest était à bord du dernier vol supersonique, le 24 octobre 2003. « C’est la première fois dans l’histoire que l’histoire de l’aviation avance à reculons », écrivait-il. « Tous les passagers du vol d’aujourd’hui étaient conscients de ce fait. »


Supersonic: The Design and Lifestyle of Concorde, de Lawrence Azerrad, Prestel, 2018. 192 pages, 35 dollars.

Article publié dans le numéro de novembre 2018 de France-Amérique

  • Quel avion impressionnant! Il affiche avec audace (boldly) le génie français en aéronautique. C’est dommage que les EU aient mis les bâtons dans les roues de cet avion. Sinon il aurait eu une plus grande carrière.

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