Entretien

« Contre l’impérialisme de l’homme blanc, les femmes africaines sont solidaires »

Andrée Blouin, Suzanne Césaire, Eugénie Eboué-Tell, Aoua Kéita, Paulette Nardal, Eslanda Robeson et Jane Vialle : sept femmes noires méconnues, pourtant instrumentales dans la lutte contre la colonisation française en Afrique au milieu du XXe siècle. Elles revivent dans l’ouvrage remarquable, désormais disponible en France et aux Etats-Unis, d’Annette Joseph-Gabriel, maître de conférence en langues romanes et études sur le genre, la sexualité et le féminisme à l’université Duke, en Caroline du Nord.
Annette Joseph-Gabriel. © John West/Nasher Museum of Art/Duke University

France-Amerique : Peut-on vous qualifier d’afro-féministe, si cette catégorie ne vous choque pas ?

Annette Joseph-Gabriel : Ce qualificatif me convient tout à fait dans la mesure où je suis à la fois africaine et féministe. Mon propos est de mieux faire connaître les écrivaines et philosophes noires qui, après la Deuxième Guerre mondiale, ont combattu la colonisation française. La plupart d’entre elles sont ignorées ou ont été oubliées. Pour mon livre, j’en ai retenu sept, que l’on peut répartir en deux catégories approximatives. Dans un premier groupe, on retrouve, par exemple, l’épouse du poète et homme politique martiniquais Aimé Césaire, Suzanne, ou bien Eugénie Eboué-Tell, l’épouse d’origine guyanaise de Félix Eboué, gouverneur du Tchad, rallié de la première heure au général de Gaulle en août 1940 et premier Noir inhumé au Panthéon. On peut les définir comme des militantes qui s’inscrivent à l’intérieur des institutions françaises de l’époque. Elles invoquent, pour obtenir l’indépendance de leur pays, la Déclaration des droits de l’homme, la Constitution française et la notion de citoyenneté. Elles sont persuadées de l’universalité de ces textes, mais c’est aussi une stratégie.

Vous évoquiez deux catégories de femmes noires en lutte contre les colonisateurs et impérialistes…

Un autre groupe d’écrivaines – comme Jane Vialle, une journaliste, résistante et sénatrice française originaire de l’actuelle Centrafrique, et surtout la sage-femme, syndicaliste et femme politique malienne Aoua Keïta – combat la colonisation plutôt de l’extérieur, en s’appuyant sur les populations locales, en particulier rurales, mais j’insiste sur leur qualité littéraire, quand bien même leurs ouvrages s’inscrivent dans une démarche militante et anti-impérialiste.

Votre livre révèle combien l’histoire de la colonisation et de la décolonisation reste à écrire…

Il est exact que cette histoire est encore peu connue et peu documentée, voire effacée.

Vous montrez aussi que l’entente entre ces militantes françaises et leurs homologues afro-américains, aux Etats-Unis, fut loin d’être parfaite.

Les Noirs américains comprenaient mal que les Françaises mènent leur propre combat au lieu de rallier la lutte américaine pour les droits civiques. Le lien se fit ainsi difficilement entre les Afro-Américains, les Françaises d’Afrique contre la colonisation, mais aussi les Antillaises, qui ne se considéraient pas comme africaines. Néanmoins, tous les intellectuels et intellectuelles se retrouvaient souvent à Paris. C’est là qu’est né le terme « négritude », de la rencontre entre Léopold Sédar Senghor, l’Africain du Sénégal, et Aimé Césaire, l’Antillais. Si chacun menait son combat dans son propre pays, il faut bien comprendre qu’entre les Africaines des Antilles, de l’Afrique noire ou des Etats-Unis, l’adversaire était – et reste – le même : la domination blanche. La suprématie des Blancs, ou revendiquée comme telle, explique aussi bien l’esclavage que la colonisation.

© Hervé Pinel/France-Amérique

Les Afro-Américains ont peu participé à la décolonisation de l’Afrique. Pourquoi ?

Il est vrai, c’est un paradoxe, que les Afro-Américains sont souvent plus américains qu’afros. Vivant dans un pays impérialiste, ils ont été eux-mêmes imprégnés d’un peu de cet impérialisme. Les études africaines et les maisons d’édition africaines sont, aujourd’hui encore, concentrées pour l’essentiel aux Etats-Unis.

Si vous deviez écrire le même livre sur la période contemporaine, pourriez-vous repérer des militantes africaines aussi vigoureuses et impliquées dans le combat politique qu’elles ne l’étaient dans les années 1950 et 1960 ?

Peut-être pas. Les militantes afro-féministes actuelles se détournent souvent du combat politique pour s’investir dans des organisations non gouvernementales plus proches du terrain. Elles sont conscientes que la colonisation est terminée, mais que l’impérialisme blanc persiste. Auquel s’ajoute maintenant un impérialisme intérieur des élites politiques et de la « bourgeoisie noire » dénoncée par Frantz Fanon. En revanche, je pourrais citer un nombre considérable d’écrivaines noires. Les femmes africaines, antillaises ou afro-américaines occupent désormais une position dominante dans le monde littéraire et artistique en France comme aux Etats-Unis. Pensez à Toni Morrison, Marie NDiaye, Simone Schwarz-Bart ou Maryse Condé.

Vous êtes d’origine ghanéenne, mais vous êtes devenue française en 2017. Vous racontez que votre naturalisation n’a donné lieu à aucune cérémonie particulière et que vous avez reçu vos documents par la Poste, sans commentaire. Votre idéalisation de la citoyenneté française n’en a-t-elle pas été quelque peu affectée ?

Il est vrai que si j’étais devenue citoyenne des Etats-Unis, j’aurais eu droit à une cérémonie plus solennelle, où l’on m’aurait demandé d’agiter un drapeau en papier. Je ne suis pas certaine que c’eût été préférable. Je crois surtout que les Américains ont le culte de leur constitution, au contraire des Français. Mais c’est parce que les Français considèrent leur citoyenneté et leurs droits comme acquis qu’ils n’éprouvent pas le besoin d’exhiber l’un et l’autre.


Imaginer la libération : Des femmes noires face à l’empire
d’Annette Joseph-Gabriel, traduit de l’anglais par Jean-Baptiste Naudy, Editions Ròt-Bò-Krik, 2023.


Entretien publié dans le numéro de décembre 2023 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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