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« L’Europe doit devenir capable de défendre par elle-même ses intérêts »

Le chercheur français Benjamin Haddad est responsable de l’initiative « Future Europe » pour le think tank Atlantic Council à Washington, spécialisé dans la politique étrangère des Etats-Unis. Il est l’auteur de Le Paradis perdu : L’Amérique de Trump et la fin des illusions européennes.


France-Amérique : Vu de France, le repli américain est souvent imputé à Donald Trump. Votre livre explique que le mouvement remonte en fait à Barack Obama…

Benjamin Haddad : Les discours d’Obama et de Trump sont radicalement différents, mais ce dernier marque l’accélération d’une tendance déjà existante. La demande faite aux alliés de l’Amérique, en particulier aux Européens, de prendre davantage en charge leur propre défense remonte à Barack Obama, qui a souvent traité les Français et les Britanniques de « passagers clandestins » de la puissance américaine. Idem avec la focalisation sur la politique intérieure, en particulier en matière économique, ou pour le pivot vers l’Asie, avec la montée en puissance de la compétition avec la Chine. On constate aussi, chez Obama comme chez Trump, un retrait des interventions militaires lié au traumatisme irakien, avec une position assez similaire sur la question syrienne, traitée par l’évitement — avec les conséquences que l’on sait en termes de montée des groupes terroristes, de désastre humanitaire et de crise migratoire.

Cela doit-il amener l’Europe à se remettre en cause ?

Oui, c’est le moment pour les Européens de se poser de vraies questions sur leur rapport à leur propre puissance. L’Europe doit devenir capable de défendre par elle-même ses intérêts militaires et économiques.

Mais en a-t-elle les moyens ?

Ce n’est pas une question de moyens. Si vous prenez toutes les dépenses militaires des Etats européens, l’Europe est au deuxième rang mondial. Le problème, c‘est l’absence de coordination, qui se traduit par énormément de dépenses superflues. Il faudra un véritable effort de dialogue entre Européens, qui ont souvent tendance à ne pas se parler ou à parler directement avec Washington en bilatéral, pour aboutir à une vraie convergence et à des compromis entre les pays.

Faut-il s’attendre à un changement de la position américaine après les élections de 2020 ?

Si les démocrates l’emportent, on peut espérer un changement sur certains sujets multilatéraux — n’importe quel président démocrate réintégrera immédiatement l’accord de Paris sur le climat, par exemple. Mais l’Europe ne peut pas bâtir une politique étrangère durable sur l’espoir d’avoir un président américain plus ouvert à nos intérêts. Même en mettant de côté l’hypothèse d’une réélection de Donald Trump, on voit que les débats de la primaire démocrate portent avant tout sur des questions de politique intérieure : les inégalités, la dette étudiante, la désindustrialisation, l’impact des technologies… Fondamentalement, l’Europe va être moins centrale dans la vision du monde qu’ont les Etats-Unis.

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