Je m'abonne

Sur un air de violon, la quête d’un dialecte oublié

Dennis Stroughmatt n’aimait pas le français à l’école. Cela n’a nullement empêché ce musicien et historien américain de devenir l’unique gardien d’un dialecte français en voie de disparition dans les Etats du Missouri, de l’Illinois et de l’Indiana. Aujourd’hui, il se bat pour préserver le « français de l’Illinois » en donnant des séminaires et des concerts dans tous les Etats-Unis.

France-Amérique : comment avez-vous découvert le « français de l’Illinois » ?

Dennis Stroughmatt : j’ai grandi à Albion, dans le sud-est de l’Illinois. Cette région située dans les montagnes Ozark [les Etats actuels de l’Illinois, du Missouri et de l’Indiana] était appelée la « Haute Louisiane ». A partir du XVIIIe siècle, des colons francophones en provenance du Canada et de la vallée du Mississippi sont arrivés pour travailler dans les mines de plomb. Pendant mon enfance, nous avions l’habitude d’aller en famille assister aux célébrations de Mardi Gras à Vincennes (Indiana) et au rendezvous, une célébration de l’héritage français de la région. Les noms de famille tels qu’Archambault, Aubouchon, Bouillet, Brasseur, Cardinal ou Gilbert sont très communs dans la région de Vincennes, mais personne ne parle français. Lorsque je suis entré à l’université pour étudier la conservation du patrimoine, je déplorais la disparition de la langue française. Des maisons historiques, c’est tout ce qu’il nous restait. Toutefois, l’un de mes professeurs m’informa qu’il existait toujours bon nombre de francophones dans la région, éparpillés dans le sud-est du Missouri et le sud-ouest de l’Illinois.

En quoi ce dialecte est-il différent du français cajun ou du français courant ?

Le « français de l’Illinois » se trouve à mi-chemin entre le français canadien et le français cajun. Il a subi l’influence de tous les colons qui sont passés dans la région : les Français de Bretagne et de Normandie, les Irlandais, les Allemands et les Amérindiens. Les termes ouaouaron (« grenouille ») ou bête puante (« mouffette ») sont utilisés en Louisiane, mais pas au Canada. La Guillannée (ou guignolée) désigne une tradition du nouvel an pour laquelle les gens se déguisaient et allaient de porte en porte, mendiant de la nourriture. La première partie signifie « gui » en gaélique, et la seconde veut dire « année ». Le « français de l’Illinois » a évolué différemment selon les régions, mais en général, il a commencé à disparaître à partir des années 1940. Comme la bourgade d’Old Mines (Missouri) était plus isolée, elle a maintenu sa version de ce dialecte, appelée « français Paw Paw », intacte au fil des années.

Comment avez-vous appris le « français Paw Paw » ?

J’ai rencontré des gens âgés de 80 ans à 90 ans et plus, qui ont grandi en parlant le « français Paw Paw » comme première langue et qui m’ont invité à des bouillons, des soirées. Des amis se retrouvaient pour manger, jouer aux cartes et jouer de la musique. C’est devenu mon projet de recherche à l’université. J’ai passé trois ans à Old Mines, à apprendre à jouer du violon avec deux vieux Français créoles, à apprendre des chansons et des histoires et à faire des enregistrements*. En m’apprenant les chansons, les gens se sont mis à décomposer les mots, comme pour un enfant. Nous avons commencé avec les bases : mouè veut dire « moi », touè se traduit par « toi ». C’est comme cela que j’ai appris la grammaire française rurale… à l’oreille !

A l’heure actuelle, est-il courant d’entendre parler le « français de l’Illinois » ?

Moi-même et peut-être vingt autres personnes sommes capables d’avoir une conversation. Lorsque je me suis rendu pour la première fois à Old Mines dans les années 1990, des centaines de francophones habitaient encore la région. Les personnes qui m’ont appris ce dialecte ont maintenant toutes disparu. Je ne suis pas né dans cette communauté, mais j’en suis maintenant l’un des membres qui en parle le dialecte le plus couramment. A 45 ans, je suis aussi le plus jeune !

Vous êtes un fervent défenseur du « français de l’Illinois ». Comment êtes-vous passé du statut d’observateur à celui de porte-parole ?

En 1998, mon professeur de violon était trop âgé pour jouer à la Fête d’automne, le festival annuel d’Old Mines. Comme je connaissais la musique et les chansons, il m’a demandé de le remplacer. J’étais réticent au départ. En tant que personne extérieure, je ne me sentais pas à l’aise. Cependant, si je ne transmets pas mes connaissances, elles sont condamnées à disparaître. J’ai organisé plusieurs ateliers en collaboration avec l’Old Mines Area Historical Society [Société historique de la région d’Old Mines] et l’American Association of Teachers of French [AATF, Association américaine des enseignants du français], et j’ai récemment commencé à donner un séminaire de huit semaines au Wabash Valley College, dans l’Illinois. Cet automne, j’en proposerai une version en ligne que les gens intéressés pourront suivre de n’importe où. Plusieurs dizaines de personnes ont déjà manifesté leur intérêt. La plupart d’entre elles ont dans la soixantaine. Il s’agit des enfants et des petits-enfants des personnes qui m’ont enseigné le « français de l’Illinois » dans les années 1990. J’essaie de leur rendre leur langue. Qui sait ? Peut-être réussira-t-on à préserver ce dialecte !

Par quels autres moyens le « français de l’Illinois » pourrait-il être préservé ?

A Ste. Genevieve, un groupe d’enfants et d’adolescents appelés Les Petits Chanteurs portent régulièrement des costumes d’époque et chantent des ballades françaises traditionnelles lors de festivals organisés dans le Missouri, notamment le French Heritage Festival. Il y a deux ans, une professeure de français du lycée d’Old Mines m’a demandé de l’aider à présenter le « français de l’Illinois » à ses étudiants. Un de leurs devoirs consistait à parler avec moi et d’autres personnes plus âgées. J’ai réussi à intéresser ces jeunes à cette langue au moyen de musiques, chansons et histoires. A la Fête d’automne de l’année dernière, 4 000 personnes ont chanté « Chevaliers de la Table ronde« . A chaque festival, je joue avec mon groupe, L’Esprit Créole ; les gens viennent et nous demandent où ils peuvent apprendre ce français rural !


*Les enregistrements audio et vidéo de chansons et d’histoires en « français de l’Illinois » de Dennis Stroughmatt sont conservés dans les archives de la Southeast Missouri State University.

  • Je voudrais faire une correction à votre texte, je suis un Québécois (45 ans) qui est allé à la chasse au ouaouaron toute ma jeunesse avec mon père. C’est un terme d’usage courant ici pour les grosses grenouilles mâles. Aussi, bien que les jeunes aujourd’hui vont avoir tendance à dire une mouffette, les vieux disaient tous « une bête puante » pour un raton-laveur (racoon) ; mon grand père disait un « chat sauvage ». Bonne chance dans vos projets!

  • Laisser un commentaire

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

    Related