Beyond the Sea

Florence Gould : les secrets d’une milliardaire

Son nom reste attaché à la démesure des Années folles, à la station de Juan-les-Pins, sur la Côte d’Azur, qu’avec son époux elle modela et fit découvrir à la Café Society, à ses inséparables pékinois et à ses colliers de perles. Malgré cette notoriété, à la hauteur de sa fortune, peu étaient en mesure de dire, à sa mort, qui était cette femme qu’on sentait capable du meilleur comme du pire.
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Florence Gould à bord du paquebot Ile-de-France à New York, en 1934. © Library of Congress

Le 10 février 1923 fut célébré à Paris le mariage de Florence Lacaze, née à San Francisco en 1895, et de Frank Jay Gould, né à New York en 1877. Agés respectivement de 27 et 45 ans, les époux n’en étaient pas à leur premier coup d’essai. Florence, qui devait son patronyme à des parents français installés en Californie, avait fait en octobre 1914 un premier mariage avec Henry C. Heynemann, un ami d’enfance originaire lui aussi de San Francisco. La mariée n’apprécia-t-elle pas sa nuit de noces, passée dans une cathédrale à admirer des vitraux anciens ? Fut-elle déçue de découvrir que celui qu’elle épousait était beaucoup moins riche qu’elle ne le pensait ? En tout cas, l’idylle ne survécut pas à la lune de miel et, dès 1916, Florence rejoignit Paris où sa mère, devenue veuve, coulait une retraite modeste.

Avec son sourire hollywoodien, ses cheveux châtains, ses yeux bleus et sa silhouette parfaite, la jeune Florence se sentait promise à un brillant avenir. Restait seulement à se faire remarquer. Sans tarder, elle prit des cours de danse et des leçons de chant. Une carrière débuta sur les scènes parisiennes. La jeune femme attira une foule de prétendants sur lesquels elle put parfaire ses talents de séductrice, mais les bourgeois ou les rentiers du dimanche ne l’intéressaient guère. Puis arriva le jour où le fils puîné de Jay Gould, roi des chemins de fer américains, vint applaudir Mademoiselle Lacaze aux Folies Bergère… Que diable venait faire Frank Jay Gould dans cette galère ?

Le fils de celui qu’aux États-Unis on surnommait « le vampire de la finance » avait élu domicile en France depuis 1910. Le décès de son milliardaire de père avait fait de lui un des plus riches héritiers de la planète et, comme ses frères, Frank avait une passion pour les actrices. D’ailleurs, en 1918, lorsqu’il rencontra Florence, Frank Gould était encore uni à la comédienne anglaise Edith Kelly, épousée en secondes noces. Qu’à cela ne tienne ! Florence en savait assez sur les choses de l’amour pour ne pas craindre la concurrence. Et en effet, après un retentissant divorce qui subjugua pendant des mois entiers la presse des deux côtés de l’Atlantique, Frank fut libéré de ses chaînes et Florence devint officiellement la troisième épouse du milliardaire.

Luxe, calme et volupté

Que faire quand on a tout ? Rien ! Ou plutôt faire passer le temps, l’air de rien. « Pour retenir un homme, il faut l’occuper », déclarera plus tard Florence. « On fait l’amour pendant une heure ou une demie-heure, et puis ensuite il y a les 23 autres heures. » Telle une geisha, la jeune femme connaissait tous les secrets pour divertir Frank Gould. Elle y parvint si bien que Gould se détourna de la bouteille, sa compagne des derniers temps. L’énergie débordante de Florence finit par rejaillir sur son mari. Celui-ci accepta de ressortir dans le monde et regardait avec plaisir sa belle se livrer aux joies du baccara – où elle perdait des sommes historiques –, du tennis, de la natation, de l’équitation, de la voile et même, à partir de 1925, de la conduite automobile.

Un peu lassés de Granville, en Normandie, où Frank avait fait construire en 1911 un casino et un palace, fatigués par Nice et sa cohue, le couple tomba amoureux de Juan- les-Pins, hameau tranquille à l’ouest du cap d’Antibes. Ils y achetèrent la Vigie, une villa néo-gothique où ils pouvaient recevoir leurs amis : les Fitzgerald, Cole Porter, Douglas Fairbanks, Charlie Chaplin ou encore l’Aga Khan. Surtout, ils firent édifier le Provençal, un luxueux hôtel Art déco appelé à devenir l’un des établissements les plus prisés de la Côte d’Azur. Lorsque leurs médecins, en 1927, conseillèrent aux Gould de faire une cure à Bagnoles-de-l’Orne, station vieillissante de la campagne normande, le couple accepta en prenant tout de même quelques précautions : le Grand Hôtel devait être rénové, ses parcs redessinés, un lac devait remplacer l’étang jugé indigne et un casino serait de toute urgence construit. En l’espace de six mois, c’est tout le paysage de la ville qui se trouva changé.

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Florence Gould et son mari Frank, le fils du roi des chemins de fer américains. © Illustrated London News/Mary Evans Picture Library
Florence Gould, Charlie Chaplin et plusieurs autres invités de marque au casino de Juan-les-Pins, en 1931. © Charlie Chaplin Archive
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L’hôtel Provençal de Juan-les-Pins, érigé par Florence et Frank Gould en 1927, est en cours de restauration. Il accueillera bientôt des appartements de luxe.
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Florence Gould à New York, en 1956. © Anthony Camerano/Associated Press

Cette fièvre immobilière occupa durant une bonne décennie Florence et son mari, leur chef-d’œuvre restant sans doute le Palais de la Méditerranée, à Nice. Puis Frank reprit ses vieilles habitudes, renoua avec l’alcool et multiplia les liaisons. « Dans les années 1930 », se souviendra Florence Gould, « tout le monde couchait avec tout le monde. C’était drôle. » La troisième épouse de Frank Gould profita allégrement de cette liberté. Elle était jeune, sensuelle et peu farouche. Tous les hommes étaient à ses pieds, à commencer par son professeur de ski nautique, sport qu’elle introduisit en France. La guerre mit fin à cette période d’euphorie. Les Gould eurent le choix : rentrer en Amérique ou rester en France. Ils choisirent de rester.

Le temps d’après

A l’issue de l’Occupation allemande, en août 1944, ceux qui avaient fui Paris pendant la guerre furent surpris de retrouver Florence à la tête de la vie mondaine parisienne. Dans les années 1930, les Gould étaient généralement snobés par la société intellectuelle française et voilà que Florence animait un salon dit «littéraire » ! Les déjeuners du jeudi qu’elle donnait dans son appartement de l’avenue de Malakoff, puis, à partir des années 1950, à l’hôtel Meurice, connaissaient un succès grandissant. Certaines gloires établies, tel Paul Morand, faisaient partie des habitués tandis que de jeunes écrivains, désireux de trouver une protectrice, jouaient du coude pour se faire remarquer.

Cette nouvelle ambition, dont Frank Gould suivait distraitement les progrès depuis Juan-les-Pins, qu’il ne quittait plus, devait durer jusqu’en 1980. Qu’est-ce donc qui attirait ces jeunes gens à ces repas ? Certainement pas les conversations, ni l’amour des livres ou la bienveillance de leur hôtesse. Florence sanctionnait d’un regard noir tout propos profond ou considération jugée trop grave. Quant aux romans ou recueils de poésie, bien que finançant plusieurs prix littéraires, elle en ignorait à peu près l’usage, préférant partager avec ses invités des indiscrétions et les choquer par des plaisanteries risquées. « On vous supporte parce que vous êtes milliardaire », lui déclara un jour le philosophe et écrivain Emil Cioran, à bout de patience. Plus que son collier de perles à trois rangs, plus encore que son yacht ou ses villas, c’est l’absence de mesure de Florence Gould qui fascinait. Elle était capable d’une prodigalité extrême en même temps que d’une pingrerie à faire rougir un Auvergnat. L’année où elle s’offrit pour des millions de dollars un fabuleux collier d’émeraudes ainsi que le Champ de blé aux corbeaux de Van Gogh, elle fit supprimer de ses réceptions le plateau de fromage « pour faire des économies »…

Quel animal à sang froid se cachait derrière les grosses lunettes noires dont elle refusait de se départir ? Et pourquoi après le décès de son mari, en 1956, n’eut-elle de cesse de s’étourdir de champagne ? « Madame boit pour oublier ce qu’elle a fait pendant la guerre », finira par lâcher auprès de quelques intimes sa femme de chambre. Le secret fut si bien gardé qu’il perdura jusqu’à sa mort, le 18 février 1983, au Patio, sa résidence cannoise. Un rapport de la CIA daté de 1945, déclassifié après son décès, révéla en détail comment Florence Gould avait travaillé assidûment pour les services secrets allemands durant la guerre. En compagnie de son amant Ludwig Vogel, un jeune agent SS, elle fit, sous un nom d’emprunt, plusieurs voyages à Berlin. Elle entretint également une liaison avec Otto Abetz, ambassadeur du Troisième Reich à Paris, et mit en place un réseau de prostitution de luxe pour distraire les officiers allemands. « Je donnerais n’importe quoi pour qu’on enlève tout ça de ma tête… » furent les dernières paroles entendues de la bouche de Florence Gould.


A Dangerous Woman: American Beauty, Noted Philanthropist, Nazi Collaborator – The Life of Florence Gould de Susan Ronald, St. Martin’s Griffin, 2019.

 

Article publié dans le numéro de juillet 2022 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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