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La France à Broadway : sexe, romance et barricades

De The French Maid, le succès de l’année 1897, à Moulin Rouge, qui débute le 25 juillet à Broadway, en passant par Les Misérables et Amélie, on ne compte plus les comédies musicales inspirées par la France. Hommage ou caricature ? Les critiques peinent à s’accorder là-dessus, la France ayant inspiré à Broadway ses plus beaux succès comme ses plus grands flops.

En 1958, Broadway adaptait la comédie anglaise The Captain’s Paradise. Les Américains reprirent l’intrigue dans ses grandes lignes — un capitaine de ferry hésite entre sa femme et sa maîtresse — en changeant les décors : l’épouse ne vit plus à Gibraltar mais à Londres ; la maîtresse vit désormais à Paris. « Situer l’intrigue en France permet de sexualiser le spectacle », explique Laurence Maslon, qui enseigne les arts dramatiques et l’histoire des comédies musicales à la Tisch School of the Arts de New York. « Gibraltar et l’Afrique du Nord n’auraient rien évoqué au public américain, alors que Paris suggère une relation extraconjugale au bord de la Seine ! »

L’affiche du show illustre bien ce fantasme. On y voit une jeune femme aux fourneaux, nue sous un tablier rayé. Elle porte une paire d’escarpins et une casquette de marin. Avec ses décors de Montmartre, ses airs jazzy chantés en franglais (« Hey Madame! ») et ses danseuses en petite tenue, cette comédie musicale appartient à la catégorie des « spectacles pour homme d’affaires fatigué ». Une recette simpliste et sexiste, néanmoins efficace : Oh, Captain! restera à l’affiche pour 192 représentations et sera nominé pour le Tony Award de la meilleure comédie musicale.

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Amélie, 2017. © Joan Marcus

Tout spectacle est une forme de caricature. C’est d’autant plus vrai à Broadway, où la règle veut que le lieu, l’époque et les personnages principaux soient clairement identifiés par le spectateur dès les vingt premières minutes. Le numéro d’ouverture donne le ton. An American in Paris, la version musicale du film de Vincente Minnelli, s’ouvre sur un soldat américain au garde à vous devant l’Arc de Triomphe. Gentlemen Prefer Blondes, qui suit deux jeunes Américaines en voyage à Paris, débute par une danse sur le pont du paquebot Ile-de-France. On largue les amarres et la chanson « It’s High Time » fait rimer « France » avec « transatlantic romance ».

Anna Held, la Française de Broadway

L’histoire d’amour entre Broadway et Paris remonte à la fin du XIXe siècle. La capitale est à son apogée : ses galeries d’art, ses boutiques de mode et ses cabarets attirent une foule internationale. En 1896, l’impresario et producteur américain Florenz Ziegfeld Jr. tombe sous le charme d’une danseuse franco-polonaise de vingt-quatre ans, Anna Held. Ses chansons lascives font scandale à Paris et à Londres où elle se produit sur scène les jambes nues — une audace pour l’époque ! Ziegfeld la convainc de l’accompagner à New York, où le vaudeville et les spectacles de revue convergent pour donner naissance aux comédies musicales. Anna Held apparaîtra dans huit productions, de 1897 à 1908, et deviendra millionnaire. Dans The French Maid, La Poupée, Mam’selle NapoleonA Parisian Model ou encore Miss Innocence, son rôle reste le même : elle est la femme française du XXe siècle, élégante, séduisante et raffinée.

A cette époque, explique Laurence Maslon, « Paris offre le décor le plus élégant, le plus théâtral et le plus sophistiqué au monde ». Mais aussi le plus sulfureux. Dans le troisième acte de The Merry Widow, le succès de l’année 1907, une ligne de danseuses en robe à froufrous entonne un refrain resté célèbre : « Nous sommes la gloire de Chez Maxim’s et nous sommes là pour vous accueillir, nous sommes les petites dames de Paris ».

Paris comme décor

Selon les comédies musicales de Broadway, les Français sont tricheurs, pleutres, volages et débauchés. « C’est ce que l’on appelle un free pass« , sourit Laurence Maslon. La France est un prétexte : le personnage français endosse tout ce que cache, refoule ou censure la morale américaine. Dans South Pacific (1949), l’infirmière originaire de l’Arkansas tombe amoureuse du riche planteur français. Elle le quittera lorsqu’elle apprendra qu’il a deux enfants métis nés d’une union avec une Polynésienne à la peau mate.

Dans Irma la Douce, présentée à Paris en 1956 et à New York à partir de 1960, on suit les péripéties d’une cocotte parisienne. Mis en musique par Marguerite Monnot, la parolière d’Édith Piaf, c’est le premier vrai succès français à Broadway. C’est aussi la première fois que le personnage principal est une prostituée. « Ça passe parce que c’est français », souligne Patrick Niedo, ancien professeur de danse à New York et auteur de trois ouvrages sur les comédies musicales américaines. « Les Américains voient l’adultère, les gros mots et la prostitution comme des éléments du folklore parisien. »

Porter, Gershwin et Hammerstein au secours de Paris

Toutes les comédies musicales ne véhiculent pas cette image stéréotypée. Trois compositeurs américains se distinguent par leur représentation de la vie parisienne. Le plus illustre d’entre eux, Cole Porter, vécut en France de 1917 à 1937. Ses chansons n’évoquent ni Montmartre ni les fleuristes des Grands Boulevards mais la bruine hivernale et la chaleur estivale (« I Love Paris »). De la comédie musicale Fifty Million Frenchmen (1929), on retient la chanson « You Don’t Know Paree », un classique du répertoire américain. « Tu viens à Paris, tu viens t’amuser », écrit Cole Porter. « Tu penses connaître Paris, mais tu ne connais par Paree. »

George Gershwin et Oscar Hammerstein II envoient le même message à leurs compatriotes : Paris mérite mieux qu’une collection de clichés. Le premier passa deux ans en France avant d’écrire son célèbre concerto, qui figure dans la comédie musicale de 2014. Le second composera « la plus grande chanson sur Paris », selon Laurence Maslon. En 1940, Hammerstein reçoit comme un choc la nouvelle de la capitulation de la France. Sa chanson « The Last Time I Saw Paris » est un hommage à la Ville Lumière. Nostalgique, il se remémore le « klaxon grinçant » des taxis, les spectacles de Guignol et le feuillage des arbres au printemps.

La fin des « spectacles ouh là là »

Les années 1960 transforment la représentation de la France à Broadway. L’avion à réaction favorise les échanges transatlantiques et le sexe n’est plus un sujet tabou cantonné à Pigalle. La mode des « spectacles ouh là là » passe et les productions gagnent en ambition. En 1969, la star américaine Katharine Hepburn incarne Gabrielle Chanel dans la comédie musicale biographique Coco, une superproduction financée par Hollywood. Avec un budget de 900 000 dollars, c’est à l’époque le show le plus cher de Broadway. Le tableau final, un défilé des créations de Chanel de 1918 à 1959, vaudra à Cecil Beaton le Tony Award des meilleurs costumes. L’actrice française Danielle Darrieux remplacera Hepburn dans le rôle titre en 1970, sans toutefois convaincre le public américain.

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Sunday in the Park with George, 1984. © Matthew Murphy

La France est à nouveau à l’honneur en 1983. Une version musicale de La Cage aux Folles, la pièce de théâtre de Jean Poiret, est présentée en anglais à New York. Le spectacle, qui met en scène les danseurs travestis d’un cabaret de Saint-Tropez, reçoit un accueil triomphal. Il restera à l’affiche jusqu’en 1987 et la chanson « I Am What I Am », reprise par Gloria Gaynor, deviendra un hymne de la communauté LGBTQ. Dans un autre registre, la comédie musicale Sunday in the Park with George (1984) rend hommage à Georges Seurat. Le compositeur Stephen Sondheim s’inspire de la toile Un dimanche après-midi à l’Ile de la Grande Jatte, exposée à l’Art Institute of Chicago, pour évoquer la carrière du peintre pointilliste. Le spectacle remportera un Tony Award pour ses décors et, rare honneur, le Prix Pulitzer dans la catégorie pièce de théâtre.

Adaptation des classiques français

« La comédie musicale est un type de spectacle typiquement américain », écrit Patrick Niedo. Ce qui n’empêche pas les metteurs en scène de piocher dans la culture française pour créer de nouveaux spectacles. Les adaptations de livres, de pièces de théâtre, d’opéras ou de films français sont nombreuses : The Three Musketeers (1928), Candide (1956), Cyrano (1973), Madame Bovary (2013), Amélie (2017). La production Into the Woods (1987) mêle plusieurs contes de Charles Perrault, et Carmen Jones (1943) transpose le Carmen de Bizet dans un ghetto afro-américain de Chicago.

En 1987, Gilbert Bécaud s’associe au producteur américain Harold Prince pour adapter La Vie devant soi, le roman de Romain Gary (publié sous le pseudonyme d’Émile Ajar) récompensé du Prix Goncourt. Une première adaptation au cinéma, avec Simone Signoret dans le rôle de Madame Rosa, remporte l’Oscar du meilleur film en langue étrangère en 1978, mais la comédie musicale sera un échec : Roza ne sera jouée qu’à douze reprises avant d’être retirée de l’affiche.

« Les locomotives de Broadway »

Un producteur anglais, Cameron Mackintosh, offrira à la France ses plus grands succès à Broadway : Les Misérables, classé au cinquième rang des comédies musicales les plus populaires aux États-Unis et donné à 6 680 reprises entre 1987 et 2003, et The Phantom of the Opera, joué huit fois par semaine au Majestic Theatre depuis le 26 janvier 1988 ! Un record de longévité.

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The Phantom of the Opera, 1987. © Matthew Murphy

C’est l’époque des « locomotives de Broadway », selon Patrick Niedo. The Phantom of the Opera a un budget de huit millions de dollars. Le lustre et les sous-sols de l’Opéra Garnier, ainsi que les costumes de la Belle Epoque, sont reproduits tels qu’ils apparaissent dans le roman de Gaston Leroux. Le spectacle raflera six Tony Awards dont celui de la meilleure comédie musicale et sera vu par 18,5 millions de spectateurs rien qu’à New York ! Ce qui en fait l’oeuvre la plus populaire de l’histoire de Broadway.

Les Miz, un succès mondial

La version musicale du roman de Victor Hugo – surnommée Les Miz par le public américain – remporta un succès similaire. Une barricade de cinq mètres de haut, empilement de planches, de madriers, de chaises et de tonneaux, occupe la largeur de la scène et représente les insurrections parisiennes de juin 1832. Lorsque la troupe ouvre le feu, au milieu du deuxième acte, les acteurs en écharpe tricolore tombent à la renverse. On sort du spectacle en fredonnant les hymnes révolutionnaires (« Do You Hear The People Sing? »).

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Les Misérables, 1987. © Michael Le Poer Trench

Les puristes accusèrent la production de vulgariser l’oeuvre de Victor Hugo. « Ça aurait été de la folie de condenser en trois heures un roman de plus de 1 500 pages », argumente Patrick Niedo. « Il fallait faire des choix, instaurer des moments épiques, des moments intimes, des moments tristes et des moments joyeux. » Le spectacle créé par Claude-Michel Schönberg, Alain Boublil et Jean-Marc Natel au Palais des Sports à Paris a depuis été traduit dans vingt et une langues et vu par soixante millions de spectateurs dans quarante-deux pays. Les Misérables a entamé en octobre 2018 une tournée américaine qui se poursuivra jusqu’au 11 août 2019. Victor Hugo n’a pas fini de faire des émules aux Etats-Unis.


Article publié dans le numéro de décembre 2018 de France-Amérique

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