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France vs Californie : La guerre des vins a toujours lieu

En 1976, une dégustation à l’aveugle menée par onze experts reconnus, dont neuf Français, concluait à la supériorité des vins californiens sur les vins français. Trente-six ans plus tard, le débat déchaîne toujours les passions.

Nous sommes en 1976. Quand Steven Spurrier organise une dégustation, à Paris, mettant aux prises des vins californiens et des grands crus français, lui-même n’imagine pas que les Californiens puissent l’emporter. A l’époque, aucun doute, la France du vin domine le monde. Et pourtant… A la surprise générale, et face à un jury français, un domaine quasi inconnu en Europe – et même à New York –, le Château Montelena 1973, un chardonnay de la Napa, remporte la palme du côté des blancs, devant le Meursault de Roulot. Même chose du côté des rouges, où le Napa Cabernet-Sauvignon 1973 de Stag’s Leap l’emporte devant Mouton-Rothschild, Montrose et Haut-Brion – excusez du peu. La plupart des dégustateurs sont même incapables d’identifier à coup sûr les deux origines.

Ce qu’il est convenu d’appeler depuis le Jugement de Paris, s’il ne déclenche pas la guerre de Troie, suscite de fortes réactions. Les Français, faisant preuve d’un manque évident de fair play, mettent immédiatement en cause la rigueur de la dégustation. Mais plusieurs rééditions de ce « Jugement » les années suivantes confirment grosso modo les résultats. D’abord à San Francisco, en 1978. Là, en blanc, c’est Chalone Winery qui l’emporte, devant Montelena. Le premier vin français est 4e – le Puligny-Montrachet Les Pucelles 1972 du Domaine Leflaive. En rouge, Stag’s Leap 1973 conserve la première place, tandis que Mouton-Rothschild n’arrive qu’en 4e position. Bien sûr, Bordelais et Bourguignons ont beau jeu de dire que le jury, cette fois, est majoritairement américain.

In vino veritas

Las ! Les dégustations réalisées pour le 10e, puis pour le 30e anniversaire du premier Jugement voient à nouveau la victoire des Californiens. Aussi bien pour les vins jeunes que pour les vins des millésimes de la première dégustation. La preuve que les vins californiens vieillissent au moins aussi bien que les vins français. Et pourtant, cette fois, les Français avaient exigé que les vins soient dégustés en deux groupes distincts : les jurés savaient s’ils dégustaient un Bordeaux ou un Californien.

On peut bien sûr discuter le choix des vins – les grands crus de Bordeaux, notamment, ne sont pas toujours les plus plaisants en dégustation, surtout jeunes. Des vins plus simples, mais plus ouverts, plus fruités, auraient peut-être eu plus de chance face aux Californiens. Quant aux Bourgognes – même les plus grands – ils ont traversé une mauvaise passe dans les années 70 et 80. Mais au-delà de la polémique, un fait surnage : la France n’a plus l’exclusivité des grands vins.

Le Jugement de Paris et tous ceux qui ont suivi ont eu le mérite de relancer la concurrence entre le Nouveau et l’Ancien Monde du Vin. Objectivement, les deux en ont bénéficié : en moyenne, le Bordeaux d’aujourd’hui est bien meilleur qu’il y a 35 ans. Il est prêt à boire plus tôt, plus plaisant, moins austère. Et je ne parle pas seulement des Grands Crus. Le vin californien, lui, n’est plus ce blanc fatigant qui puisait dans le chêne ce que ses rendements ne lui permettaient pas d’atteindre dans le raisin, ni ce rouge alcooleux et sucraillon. La finesse a fait une apparition remarquée de L.A. à Frisco, c’est la nouvelle star sur Sunset Boulevard. Essayez un peu la syrah de Qupé, à Bien Nacido, vous m’en direz des nouvelles.

Le « made in USA » peine à s’exporter

Malgré tout, en France, les vins californiens restent largement méconnus. Rares sont les cavistes qui en proposent, même à Paris, et aucun supermarché n’en accueille. Il faut dire que la France reste globalement fermée aux vins étrangers – non du fait d’un protectionnisme d’État, mais au nom d’une certaine idée de l’exception culturelle ; et puis aussi par crainte d’effaroucher le manifestant qui sommeille en tout viticulteur, notamment dans le Sud de la France, où on a le sang aussi chaud qu’un 14 Juillet à Lézignan-Corbières. Les vins californiens ne percent guère plus sur les marchés plus ouverts.

En Belgique, dans les Pays scandinaves, au Québec, aux Pays-Bas, ils sont loin derrière les autres vins du Nouveau Monde – Chili, Argentine, Australie, Afrique du Sud, Nouvelle Zélande. La faute au prix, principalement. D’une part, la Californie ne peut concurrencer les premiers prix que proposent les Chiliens et les Argentins, sa main-d’œuvre étant plus chère. De l’autre, ses grands vins n’ont pas assez de notoriété pour justifier leurs tarifs plus élevés.

La Californie, nouvelle Mecque des Grands Vins?

Les winemakers californiens n’ont cependant plus rien à envier à leurs homologues français. L’université Davis est à la pointe de l’œnologie. Ce sont les grandes familles françaises du vin qui envoient aujourd’hui leurs rejetons faire leurs stages entre Napa et Sonoma, si ce n’est dans l’Oregon… Les Américains ont découvert les vertus d’un concept typiquement européen : le terroir. À côté des monstres industriels de la Central Valley, avec leurs rangs de vigne longs de plusieurs miles, il y avait une place pour des entreprises à taille plus humaine. Celles-ci ont refait, en accéléré (nous sommes en Amérique, time is money) le parcours des moines de Cîteaux, défrichant, expérimentant, s’efforçant d’adapter à chaque sol, à chaque exposition le meilleur cépage. Ils ont même bénéficié de nos erreurs, en évitant de les reproduire.

Le vignoble californien est de fait sûrement plus bio, ou en tout cas moins chimique, que le français. Enfin, le marché américain s’est beaucoup sophistiqué. On ne fait pas de grands vins s’il n’y a pas de débouché. Or, ces quarante dernières années, au moins deux générations d’œnophiles, non seulement passionnés, mais curieux, ouverts sur le monde, ont émergé aux États-Unis. D’ailleurs, la consommation américaine de vin augmente régulièrement quand celle de la France s’effrite. Comme les Américains font généralement les choses en grand, ils n’ont pas oublié de donner à leurs affaires une dimension touristique, ce qui fait qu’aujourd’hui, un amateur de vin a plus de chance de trouver une cave ouverte et proposant des dégustations dans la Russian River que dans le Médoc. Parallèlement, les importateurs, les revendeurs, les restaurants américains ont accompagné le mouvement.

La Californie a encore pas mal d’efforts à faire pour asseoir sa réputation viticole sur les marchés extérieurs. Pourtant, elle ne manque pas d’atouts. Elle regorge de microclimats, de nouveaux terroirs à potentiel – notamment les plus difficiles, les plus secs ou les plus gélifs. Elle a fait ses maladies de jeunesse ; elle a intégré la technologie, il lui reste à se débarrasser de ce qui, dans la technologie, formate les vins. À ce prix, elle pourra non seulement continuer à disputer aux Français la couronne des vins les plus prestigieux, mais surtout, commencer à vraiment nous surprendre avec des vins inimitables.

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