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En France, société ouverte ou fermée ?

Les Français devront choisir, les 6 et 7 mai prochains, entre un président populiste et son adversaire libéral. Comme souvent par le passé, ce débat français peut être annonciateur de temps nouveaux ; on envisagera que cette confrontation entre libéralisme et populisme se substitue au clivage droite/gauche et qu’une nouvelle frontière politique remplace l’ancienne.

La candidate populiste se qualifie elle-même comme telle : candidate du « peuple » contre les « élites ». De manière significative aussi, au soir du premier tour le 23 avril, devançant ses concurrents de la gauche et de la droite traditionnelle, elle a présenté le second tour comme une confrontation entre la « mondialisation sauvage » et le peuple français. Par-delà l’excès de langage, tout n’est pas faux dans cette proposition. Encore faut-il décoder le propos. Il est indéniable que Marine Le Pen s’inscrit dans une tradition qui exalte la nation authentique, où l’individu n’existe pas par lui-même mais seulement comme enraciné dans une identité collective. Cette vision organique de la société remonte à la nuit des temps : elle justifia naguère l’expulsion des protestants — que Marine Le Pen approuve — et maintenant le désir d’expulser les Arabes et les noirs sauf s’ils se fondent dans « le peuple ». La traduction la plus radicale de cette idéologie fut le régime de Vichy, pour lequel Madame Le Pen manifeste sa sympathie. Cette tradition populiste française est évidemment antiaméricaine et anti capitaliste, ce qui distingue Marine Le Pen de Donald Trump — bien qu’elle cite Trump en exemple pour son autoritarisme et son isolationnisme.

A ces racines du populisme, il faut ajouter une nouvelle couche qui est de notre temps et explique l’émergence de ce que l’on pourrait appeler le néo-populisme : à sa clientèle traditionnelle, il ajoute les laissés-pour-compte de la mondialisation. La carte électorale est claire : les villes prospères votent contre Le Pen (elle obtient 5% des voix à Paris), tandis que les régions délaissées, campagnes, banlieues déshéritées et cités déclinantes la soutiennent. De même que Donald Trump se réjouissait du soutien des non-éduqués, le néo-populisme révèle une autre France, désorientée par l’évolution de l’économie et des mœurs. Cette France-là est rancunière contre ce que les populistes appellent le « système » ou les « élites » : termes absurdes puisque le système, c’est la démocratie, et les élites sont cette majorité qui a épousé notre époque. Pour se persuader complètement que le partage populisme/libéralisme ne recoupe pas l’option droite/gauche, notons que les dirigeants de l’extrême gauche, eux aussi anti système, appellent à l’abstention — de fait un vote pro Le Pen.

A l’opposition peuple/élite, mondialisation/nation, on pourrait substituer l’opposition philosophique entre la société fermée des populistes et la société ouverte que représente le candidat Emmanuel Macron. En se désignant comme social libéral, celui-ci dépasse la distinction droite/gauche : ce qui séduit la majorité des électeurs. De fait, droite/gauche ne correspond plus à l’expérience des Français. Les partis dits de gouvernement, qui alternent au pouvoir depuis 1945, sont en réalité d’accord pour gérer un régime unique, où le marché est plus ou moins régulé par l’Etat et la solidarité publique généralisée. D’une élection à l’autre, on déplace légèrement le curseur vers le social à gauche et le libéral à droite. Mais droite et gauche soutiennent ensemble les normes de la démocratie, l’économie de marché, une immigration raisonnable, l’Europe et le libre-échange qui font la fortune des entreprises françaises. Ce consensus implicite entre la droite et la gauche a contribué à la prospérité collective mais, on semble le découvrir, un tiers de la population a été abandonné, les électeurs de Madame Le Pen.

Gauche et droite classiques peuvent donc être tenues comme partiellement responsables du néo-populisme. En partageant une certaine réticence française à l’économie libre, un amour commun de l’Etat, un goût excessif pour la régulation, elles ont freiné l’innovation dans les domaines réservés à l’Etat comme les assurances sociales et l’éducation. Les laissés-pour-compte sont les otages de ces bureaucraties. La gauche et la droite sont aussi coupables d’avoir consolidé sans le rénover un welfare state dont les déshérités sont devenus les clients. Emmanuel Macron président ne maintiendra la société ouverte que s’il libère le marché, en particulier le marché du travail, et rénove la solidarité de manière à ce qu’elle ne soit plus une impasse pour les pauvres. Si droite et gauche classiques ont leur part de responsabilité dans la montée du néo-populisme, Marine Le Pen, en face, ne propose rien de réaliste sinon une révolution nationale, dont le seul aspect concret serait la chasse aux immigrés. Le choix du 7 mai est donc simple : société ouverte ou société fermée, avec le devoir pour les représentants de la société ouverte de mieux gérer leur héritage.

Paradoxe ultime de ce scrutin : nul ne s’inquiète de ce que Marine Le Pen est une femme, alors qu’il y a vingt ans, nul n’aurait envisagé une femme Présidente. Madame Le Pen bénéficie de la société ouverte qu’elle dénonce.

  • c’est très caricaturale et des mots creux. La vie est plus compliqué que « open society » or « closed society ». Là dedans y a de la guerre des classes qui ne dit pas son nom, y a de l’impérialisme américain, y a la finance, y a tout un tas de chose et si on creusait y aurait bcp à dire.

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