Voyage

Saint-Martin, la French Touch des Caraïbes

Appréciée des Américains mais peu connue des Français, l’île de Saint-Martin a surgi dans l’actualité après que le cyclone Irma l’a dévastée, le 6 septembre 2017. A mi-chemin entre la Guadeloupe et Porto Rico, ce territoire divisé entre la France et les Pays-Bas est tourné vers l’Amérique. Si la Friendly Island vit surtout du tourisme américain, elle revendique son art de vivre à la française.
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Fort Louis, vestige du XVIIIe siècle, domine Marigot, la capitale de Saint-Martin. © Alamy

Sur la plage de Maho Beach, les avions frôlent la tête des touristes pour se poser sur la piste de l’aéroport international Princess Juliana. Classé parmi les plus spectaculaires (et dangereux) au monde, l’atterrissage à Saint-Martin est peut-être la seule photographie de l’île que chacun connaît.

Découverte par Christophe Colomb le 11 novembre 1493, Saint-Martin tient son nom du saint patron de ce jour. Comme le manteau de Saint-Martin de Tours – qu’il déchira pour en offrir la moitié à un mendiant – le territoire est partagé entre deux nations souveraines. La partie française (56 kilomètres carrés) occupe les deux tiers de cette terre bosselée, où l’on cultivait le coton, la canne à sucre, le sel et l’indigo. L’architecture créole très colorée et le décor de carte postale – plages de sable blanc et mer turquoise – offrent un dépaysement total. Malgré la présence d’un drapeau tricolore qui flotte au sommet de Fort Louis, surplombant la capitale Marigot, les locaux se plaisent à dire qu’« ici, on est français, mais on n’est pas en France ».

L’île s’est peuplée au XVIIe siècle, avec l’arrivée de colons venus d’Europe et des îles avoisinantes : Anglais, Hollandais, Espagnols… A la fin du XXe siècle, Martiniquais, Haïtiens, Dominicains et Guadeloupéens se sont installés, parfois illégalement. Si le français est la langue officielle de l’administration et des écoles, c’est en anglais et en créole que l’on s’interpelle dans les rues.

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L’île Tintamarre, à trois kilomètres des côtes de Saint-Martin. © Agnès Etchegoyen

Une île française dans les Caraïbes

« Saint-Martin est bien la France, mais dans les Caraïbes », rappelle le président du conseil territorial, Daniel Gibbs. « Etre régis par les lois de la République n’empêche pas l’implantation forte d’une culture et de traditions locales. » L’île s’est émancipée de la Guadeloupe en 2007 pour devenir une collectivité d’outre-mer. On y vote traditionnellement à droite.

Le long de la route principale, sur laquelle les conducteurs se saluent à grand renfort de klaxons, les villages se succèdent en enfilade : les Terres Basses et ses villas de multimillionnaires (parmi lesquelles le château des Palmiers, propriété de Donald Trump, démoli pendant l’ouragan), le port de plaisance de Marigot où sont amarrés les yachts, le quartier résidentiel de Colombier, Grand Case et ses nombreux restaurants, l’anse Marcel et sa marina en forme de fer à cheval qui abrite de luxueux complexes hôteliers et enfin, l’ancien village de pêcheurs de Cul-de-Sac. Les maisons à toit plats et en béton armé inspirées par Ali Tur jouxtent les cases créoles en bois ciselé et les maisons bourgeoises à deux étages.

La frontière entre la France et les Pays-Bas est symbolisée par un discret obélisque. Côté hollandais, l’authenticité a été abandonnée au profit de grands immeubles, casinos et boîtes de nuit. La zone dispose d’un port en eau profonde qui accueille les croisiéristes par milliers et d’un aéroport international.

Un terroir français, une clientèle américaine

« Les premiers touristes sont arrivés dès les années 1950 », rappelle Christophe Henocq, archéologue et fondateur du musée de Marigot. « Saint-Martin est appréciée des Nord-Américains parce qu’on y parle anglais et qu’il y a un art de vivre français, avec de très bonnes cartes de vin et un sens du service. » Les Américains représentent 75 % des visiteurs de l’île. Miami est à moins de trois heures d’avion, New York à moins de cinq.

Grand Case est surnommée la capitale gastronomique des Caraïbes. Ses « lolos », restaurants de bord de mer, servent midi et soir une cuisine créole : les ribs et le poulet grillé, cuits au barbecue, sont servis avec du riz aux haricots, de la banane plantain et des frites de patate douce. Plusieurs établissements français s’y sont installés. Au Sol e Luna, la carte propose du Côte-Rôtie et du Château Petrus pour accompagner ses noix de Saint Jacques, son foie gras et ses poissons pêchés le matin même. Plus loin, au Bistrot Caraïbes, les langoustes sont assaisonnées « à la provençale » ou façon thermidor.

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Dans les rues de l’île, les influences architecturales se mélangent. © Laurent Bayly

On est loin du tourisme de masse de Sint Marteen (côté hollandais). La partie française de l’île n’a capté que 5 % des 2,5 millions de visiteurs de l’île en 2015. En bus ou en quad, les groupes de croisiéristes s’arrêtent à peine sur l’immense plage d’Orient Bay, haut lieu des sports nautiques. « Les touristes qui logent de notre côté sont à la recherche d’authenticité, pas de conformité », explique la photographe Stéphanie Deziles.

Pour Daniel Gibbs, il s’agit maintenant de « développer une offre touristique plus importante et haut de gamme ». Aux Terres Basses, l’unique cinq étoiles de l’île a été endommagé par l’ouragan Irma mais devrait rouvrir d’ici la fin de l’année. De grandes chaînes hôtelières comme Marriott, Rosewood ou Carlton sont en négociations pour s’implanter côté français, jusqu’ici préservé des grands complexes. « La vente de produits de luxe détaxés intéresse une clientèle américaine, aussi sensible aux variations du taux de change euro-dollar », souligne-t-on à l’office de tourisme.

« Métros », Saint-Martinois et Caribéens

Un autre défi attend l’île : unir les communautés qui vivent les unes à côté des autres, sans se mélanger. Les « métros », fonctionnaires ou entrepreneurs venus faire des affaires dans les années 1980, fréquentent Marigot et Orient Bay. Ils achètent Le Point, Paris Match ou Le Canard Enchaîné à la librairie de la marina et profitent pleinement du cadre et de l’ambiance chaleureuse de l’île. « Ici, on vit bien », disent-ils sur un ton entendu.

Branchés sur les chaînes de télévision américaines ou espagnoles, Haïtiens, Jamaïcains, Dominiquais, Martiniquais et Guadeloupéens sont regroupés dans les quartiers populaires de Sandy Ground et de Quartier d’Orléans. Le fulgurant accroissement de la population à Saint-Martin est en partie lié à l’immigration caribéenne, officielle et clandestine.

Réparties sur tout le territoire, les grandes familles Saint-Martinoises représentent un tiers des habitants de l’île. Flemmings, Richardson, Gumbs, ils sont les descendants des colons arrivés au XVIIe siècle. Sur ce confetti de France où tous se connaissent, ils discutent dans un créole bien à eux, le Saint-Martinois. Longtemps considérée comme du « mauvais anglais », cette langue orale est le fruit de leur identité. Gare au « métro » qui osera dire qu’en France, on doit parler français !

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L’église catholique Saint-Martin-de-Tours, à Marigot. © Dick Ebert

Valoriser la culture locale

En dehors de la pêche et de quelques cultures locales (arrow-root, patate douce et guavaberries), les produits de consommation courante vendus au Super U et au Coccimarket sont importés de métropole. Les épiceries locales affichent les prix en dollars et sélectionnent des produits américains. Même le ragoût de queue de bœuf et le colombo de cabri, typiques de l’île, sont cuisinés à partir de viande étrangère. Seule la Carib, la bière locale servie glacée avec un quartier de citron vert, peut se vanter d’être un produit régional.

Consciente des limites de sa mono-économie touristique, Saint-Martin cherche à faire revenir ses jeunes, partis étudier en Guadeloupe, en Amérique du Nord et en métropole. Un BTS tourisme devrait bientôt venir compléter les offres de bac professionnel et de CAP.

L’île veut aussi devenir un laboratoire du bilinguisme. Six écoles, de la maternelle au collège, proposent des cours d’anglais et de français, enseignés à parité horaire. A la maison, les enfants parlent surtout créole, espagnol ou saint-martinois. La formation des professeurs à l’enseignement du français langue étrangère est le nouveau cheval de bataille de l’académie, qui entend faire de ce multilinguisme un atout.

L’éducation, la formation et la reconstruction sont autant d’enjeux pour le gouvernement local, élu seulement cinq mois avant l’ouragan. Alors que se profile la nouvelle saison cyclonique, la reconstruction n’est pas encore terminée. En attendant le retour des touristes à l’automne, « Wah come, come », comme on dit en saint-martinois. « Advienne que pourra. »


Article publié dans le numéro de juillet 2018 de France-AmériqueS’abonner au magazine.