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Gérard Araud : « J’ai connu deux présidents »

Ambassadeur de France à Washington depuis 2014, Gérard Araud a pris sa retraite le 19 avril dernier. Avant de quitter ses fonction, il a partagé son expérience avec France-Amérique, qui publie dans son numéro de mai son « testament diplomatique ».

Nommé ambassadeur de France aux Etats-Unis, j’ai présenté mes lettres de créances à Barack H. Obama le 18 septembre 2014. J’ai quitté mes fonctions le 19 avril 2019, après deux années de présidence Trump. Passer de Barack Obama à Donald Trump, le défi était de taille tant les deux personnalités étaient aux antipodes l’une de l’autre.

D’un côté, Barack Obama, intellectuel introverti à la vie familiale irréprochable et à l’administration vierge de tout scandale, intellectuel toujours rationnel, jusqu’à frôler la condescendance envers ses auditeurs. Bureaucrate exemplaire, aucun dossier, si long et si complexe soit-il, ne le rebutait. Il ne prenait d’ailleurs pas de décision sans tenir au préalable des réunions souvent interminables. Mais le charismatique Barack Obama était aussi un solitaire, au grand dam des élus démocrates qui se plaignaient de son inaccessibilité.

De l’autre, Donald Trump, héritier d’une entreprise dans l’immobilier new-yorkais dont il a épousé le style vulgaire et amboyant, habitué des journaux à scandales qu’il nourrissait de ses divorces, de ses faillites et de ses procès. Instinctif et extroverti, il ne lit ni notes ni dossier et prend la plupart de ses décisions sans consulter les principaux responsables concernés. Il ignore et méprise la bureaucratie, tout en passant ses journées au téléphone ou devant la télévision. C’est d’ailleurs Fox News qui lui fournit chiffres et arguments, dont il use sans se préoccuper de leur exactitude.

Cela étant, Obama ou Trump présidents, être ambassadeur à Washington est la même leçon de modestie, quel que soit le pays qu’on représente. En effet, qu’elle soit dysfonctionnelle ou pas, l’administration américaine, accaparée par la nécessité d’arbitrer entre civils et militaires, entre services de renseignements (il y en a dix-sept aux Etats-Unis), entre pouvoirs exécutif et législatif, et assurée de la prééminence américaine, ne se préoccupe guère des intérêts des alliés, qui sont souvent mis devant le fait accompli.

A cet égard, Obama et Trump font d’autant moins exception à cette règle que l’un et l’autre considèrent qu’il faut réduire les engagements américains à l’étranger et que, alliés ou pas, il appartient à chaque pays de défendre ses intérêts sans que les Etats-Unis ne jouent le rôle de gendarme du monde. L’administration Obama pouvait être plus régulière dans son fonctionnement et plus prévisible dans ses décisions, elle n’en marquait pas moins un retrait des Etats-Unis de la scène mondiale, que son successeur a poursuivi. Ainsi, elle a sous-traité la gestion de la crise ukrainienne à l’Allemagne et à la France. En Syrie, elle a toujours fait le minimum au dernier moment lorsque la pression de ses partenaires arabes et européens se faisait trop forte.

En août 2013, après l’utilisation de l’arme chimique par le régime de Bachar el-Assad, Obama avait annoncé le recours à la force en réaction à cette violation du droit international : il y a renoncé, du jour au lendemain, sans consulter ni informer Britanniques et Français, dont il avait demandé le soutien et qui le lui avaient accordé. Trump s’inscrit dans la même logique, certes en en accentuant la brutalité : en décembre 2018, il a annoncé le retrait des forces américaines du nord-est syrien, lui aussi sans avoir pris en compte les intérêts et l’avis des Européens engagés sur le terrain.

Certes, le style importe, et ceux d’Obama et de Trump ne sont en rien comparables. Par ailleurs, le second nourrit une hostilité viscérale envers le multilatéralisme, qu’il s’agisse des accords dont il se dégage volontiers, comme l’accord de Paris sur le changement climatique et l’accord sur le nucléaire iranien, ou des organisations comme les Nations Unies ou l’Union Européenne. Son prédécesseur, lui au moins, acceptait le multilatéralisme tant qu’il servait les intérêts américains.

Cependant, la réalité de fond reste la même : le rôle des Etats-Unis dans le monde est en pleine redé nition. Que les États-Unis se retirent, même partiellement, de la scène mondiale et qu’ils adoptent une politique unilatérale aura inévitablement des conséquences sur les équilibres internationaux, et donc sur la sécurité de la France. Ce retrait et ce nationalisme furent mes principales préoccupations au cours de ces cinq années, afin d’en deviner l’ampleur et les conséquences pour la France.

A cet égard, sous Obama, le fonctionnement normal de l’administration permettait d’entretenir un dialogue constant et confiant entre alliés. Mes interlocuteurs étaient informés et compétents. Des désaccords se faisaient jour, mais chaque partie essayait de les résoudre de bonne foi, en évitant que la crise ne devienne publique. Aujourd’hui, un ambassadeur est confronté au fait qu’un grand nombre de bureaux dans l’administration sont toujours vides, plus de deux ans après l’inauguration du président. De toute façon, nous apprenons les décisions du président par tweet, souvent en même temps que ceux qui sont supposés les mettre en œuvre et ont donc été incapables de nous en avertir.

Ambassadeur, il m’a donc fallu adapter mes méthodes de travail en passant d’un président à l’autre, d’un bureaucrate besogneux à un souverain erratique. J’ai dû fréquenter la famille du président tout autant que les responsables officiels de l’administration ; conclure que prévoir la décision d’un homme seul était difficile, voire impossible ; faire appel au Président de la République afin qu’il obtienne directement des réponses que mes interlocuteurs de tous niveaux ignoraient. J’ai parfois eu l’impression d’être ambassadeur dans une monarchie et non dans une république, tant tout remonte aujourd’hui à une seule personne qui décide seul et sans appel. Il est vrai que l’excellence des relations entre nos deux pays, que reflète celle entre les deux présidents, a facilité ma mission.

Les Etats-Unis, ce n’est pas seulement Washington. Loin de là. Quel que soit le président, j’ai toujours retrouvé, dans mes visites de cet immense pays, la même gentillesse et la même disponibilité pour l’étranger et la même amitié et le même intérêt pour la France. Ce sont les souvenirs les plus précieux que j’emporte avec moi.

  • Ce résumé très précis et très réfléchi de l’état actuel de la situation aux Etats-Unis. Obama s’est montré plus mesuré et prudent, bien qu’il ait pris des décisions qui en ont laissé beaucoup qui se grattent la tête. Trump, cependant, a développé cela en un art de haut niveau. En voulant rendre l’Amérique à nouveau grande, ce qui n’est rien de plus qu’un slogan publicitaire, il la fait passer pour une nation raciste, confuse et sans direction, dont le statut dans le monde diminue de jour en jour et sur laquelle on ne peut compter pour rien. Il sera bien sûr intéressant de voir où cela nous mène.

  • Obama et Trump (comme Bush et Clinton) partagent la même arrogance et la même incompréhension totale du monde, mais exprimée dans un style différent. Dès le début de son premier mandat, Obama a commis plusieurs bourdes qui illustrent cela : il a reproché à l’Europe de ne pas accueillir la Turquie ! C’est-à-dire l’une des pires dictatures du monde, et qui en plus pratique un négationnisme d’Etat (par rapport au génocide arménien). A la même époque, approximativement, il s’est permis de reprocher à la France l’interdiction du voile intégral, apparemment sans connaître la signification de la burqa et son appartenance au salafisme (sait-il ce qu’est le salafisme ?). Pour info, le Maroc, pays musulman, a également pris officiellement position contre le voile intégral. Autre élément révélateur : le 11 janvier 2015, après les attentats islamistes contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, Obama est le seul chef d’Etat occidental à ne pas s’être déplacé à Paris…

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