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Toulouse-Lautrec, chroniqueur de la Belle Epoque

Une exposition majeure du Museum of Fine Arts de Boston explore les œuvres d’Henri de Toulouse-Lautrec sur les stars du monde du spectacle dans le Montmartre du XIXe siècle, le cœur bohème de la vie nocturne parisienne.

L’exposition montre comment Toulouse-Lautrec, ouvrant de nouvelles voies à l’art, s’est attaché à peindre les célébrités de son temps — la chanteuse Yvette Guilbert et le chansonnier Aristide Bruant, les danseuses Jane Avril et Loïe Fuller, l’actrice Marcelle Lender — dont beaucoup étaient des amies, et comment il a également contribué à leur renommée par la diffusion de tirages et de posters auprès d’un public enthousiaste.

« Quand je pense que je n’aurais jamais été peintre si mes jambes avaient été un peu plus longues. » C’est ainsi qu’Henri de Toulouse-Lautrec parlait du handicap qui l’avait maintenu alité pendant de longues périodes quand il était enfant, l’incitant à se tourner vers l’art pour passer le temps plutôt que de monter à cheval ou de pratiquer toute autre activité de plein air en faveur dans sa classe sociale. Né à Albi, dans le sud de la France, en 1864 dans une famille de vieille noblesse, il souffrait de ce que l’on croit aujourd’hui être une maladie osseuse génétique qui l’empêcha de grandir. Il aurait pu rester un honnête dessinateur amateur, comme son père et son grand-père avant lui, si son infirmité ne lui avait donné la rage de se lancer dans une carrière considérée comme tellement inconvenante qu’on lui avait conseillé d’utiliser un pseudonyme afin de protéger l’honneur de la famille.

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Moulin Rouge: La Goulue, 1891. © Museum of Fine Arts, Boston

Toulouse-Lautrec emménage à Paris en 1882 et étudie auprès des peintres académiques. Mais rapidement, il est influencé par des artistes plus avant-gardistes, particulièrement par Degas. Son génie inné de la caricature refusait de se plier aux contraintes des usages académiques consistant à copier les maîtres anciens. Comme l’expliqua son ami le peintre François Gauzi : « Malgré lui, il exagérait certains détails, parfois le sujet principal, qu’il déformait sans même le vouloir. »

Deux ans plus tard, il louait un atelier à Montmartre, un quartier prisé par de nombreux artistes d’avant-garde, où une vie nocturne interlope se développait grâce à une classe moyenne émergeante qui y flambait son argent et à une loi de 1880 qui facilitait l’ouverture de bars et de cabarets. La prospérité, nourrie de l’industrialisation, provoqua à son tour un débordement de publicité. Les artistes virent leur public et leurs revenus augmenter grâce aux nouvelles techniques comme la lithographie, permettant la reproduction en nombre de leurs œuvres. L’affiche artistique était née et une affichomanie s’empara de l’espace ; la ville se transforma en une gigantesque exposition en plein air, tandis que des collectionneurs arrachaient les affiches à peine collées.

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Aristide Bruant dans son cabaret, 1893. © Museum of Fine Arts, Boston

Les célébrités des cabarets n’auraient pu être mieux représentées par un artiste de la trempe de Toulouse-Lautrec. Entretenant des relations à la fois professionnelles et personnelles avec les propriétaires et les stars des cabarets, il fut le créateur d’une vision légendaire de la Belle Epoque. Comme l’a écrit Philip Kennicott, critique d’art au Washington Post : « Parmi les nombreux talents de Toulouse-Lautrec, il y eut celui de capter les attitudes ou la gestuelle d’un artiste et de lui donner une forme visuelle simple. Ainsi de l’angle formé par la jambe d’une danseuse sur la fameuse affiche de La Goulue au bal du Moulin-Rouge, ou de l’écharpe rouge et de la posture impérieuse du chansonnier et propriétaire de cabaret Aristide Bruant. » En effet, sa toute première affiche, Moulin Rouge, La Goulue, lui apporta un succès immédiat ; elle fut tirée à près de 3000 exemplaires. Et pourtant ces images sont bien plus que des chefs-d’œuvre de marketing ; ce sont aussi de subtiles études de personnages qui relèvent du commentaire social.

Les amateurs pourront se rendre au musée pour un face-à-face avec La Goulue, Jane Avril et les autres célébrités de l’époque. L’exposition Toulouse-Lautrec and the Stars of Paris rassemble plus de 200 toiles et œuvres sur papier de l’artiste et de certains de ses contemporains, parmi lesquels Degas, Bonnard et Vuillard. En plus de dépeindre le Paris de cette fin de siècle — la ville de jour et de nuit, et le microcosme des cafés, cabarets et salles de spectacle avec leur mélange des classes sociales — l’exposition présente les innovations formelles de Toulouse-Lautrec et l’indéniable modernité de son travail. Tandis que les formes simplifiées par des contours fortement soulignés et les aplats de couleurs sont redevables aux estampes japonaises, elles annoncent aussi le Pop Art, comme le fait, et de manière encore plus évidente, le mélange de culture élitiste et de culture populaire. Comme l’a fait remarquer Cora Michael, ancienne conservatrice de dessins et d’estampes au Metropolitan Museum of Art de New York : « On peut affirmer que sans Lautrec, il n’y aurait pas eu Andy Warhol. »

Toulouse‑Lautrec_jane-avrilJane Avril, 1893. © Museum of Fine Arts, Boston

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Bruant au Mirliton, 1893. © Museum of Fine Arts, Boston

 

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Jane Avril, 1899. © Museum of Fine Arts, Boston

 

Toulouse‑Lautrec_May_MiltonMay Milton, 1895. © Museum of Fine Arts, Boston

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Divan japonais, 1893. © Museum of Fine Arts, Boston


Toulouse-Lautrec and the Stars of Paris
Du 7 avril au 4 août 2019
Museum of Fine Arts
Boston, MA

Article publié dans le numéro d’avril 2019 de France-Amérique

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