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Comment Charles de Gaulle a sauvé la France

Comme le souligne Julian Jackson dans la préface de sa biographie, publiée en 2018 par Harvard University Press et traduite en français par le Seuil, De Gaulle est « partout » dans la France d’aujourd’hui, un héros incontesté.

Cette affirmation, à l’instar d’autres, peut apparaître au lecteur à la fois à peine exacte et métaphysiquement fausse, comme le dirait un intellectuel français. Son nom est assurément partout — c’est celui d’un grand aéroport parisien et de la place de l’Etoile, renommée place Charles de Gaulle, où la circulation autour de l’Arc de Triomphe ne s’arrête jamais — mais son modèle semble lointain. Son œuvre achevée, ce personnage est davantage sujet historique qu’objet de controverse. Pour avoir passé du temps en France au cours des quarante dernières années, je l’ai très rarement entendu cité en exemple face aux crises que nous connaissons. Que son nom ait été donné à l’Etoile semble justifié : on ne cesse d’en faire le tour sans jamais s’arrêter bien longtemps.

S’il est toujours présent, c’est avant tout dans la masse d’ouvrages sur la Deuxième Guerre mondiale écrits par les Américains et les Britanniques, où il apparaît comme le plus gros emmerdeur de l’histoire du monde libéral. Par un hasard tout alphabétique, l’entrée « De Gaulle : Caractéristiques personnelles » dans l’index de Jackson nous propose, dans l’ordre : arrogant, austère, autoritaire, froid, fumeur, mépris de la nature humaine. Et cette liste n’est pas exhaustive. Cependant, ce livre le démontre clairement : il demeure pour le public un personnage hors du commun.

De Gaulle a connu trois rendez-vous avec l’Histoire : en 1940, en 1958 et en 1968. Et par trois fois, il a sauvé les Français avec audace. D’abord en incarnant la République française face aux Allemands ; puis en s’emparant du pouvoir, de façon républicaine, pour mettre fin à la guerre d’Algérie ; enfin, lorsqu’il endigua le chaos potentiel de la révolte de Mai 68 en rassemblant presque un million de contre-manifestants sur les Champs-Elysées.

L’audace n’explique pas tout. Comme le montre Jackson, citoyen britannique et professeur d’histoire, il est aussi question de dosage de savoir-faire politique et de contexte politique entre factions rivales. Mais cette théâtralité, il l’utilisa plus que n’importe quel autre homme politique de son siècle. Churchill, en 1940, avait tous les atouts en mains. Il disposait de la technologie pour décoder les messages ennemis, d’une Royal Air Force intacte et d’un vaste empire. De Gaulle n’avait rien, juste son uniforme et sa voix. Personne n’a jamais joué une main aussi faible de manière aussi habile. Sa vie ne fut qu’une longue série de bluffs, et ce qui le rendait exaspérant — sa vanité et son côté borné ; son complexe de supériorité injustifié et son aveuglement égocentrique — explique aussi pourquoi ses coups fonctionnèrent. Il a convaincu les autres joueurs assis à la table avec les quatre as, qu’il en avait peut-être un dans sa manche, par la seule force de sa volonté.

Avant tout, il est une figure incontournable du républicanisme, issu du sérail qui, en d’autres lieux en temps de crise aurait mené à une certaine forme de bonapartisme. Il est resté fidèle à la démocratie, à l’alternance gouvernementale et il a démissionné conformément à ses convictions. Il avait « une certaine idée de la France », pour reprendre sa célèbre formule, mais une idée républicaine de ce pays. Il incarnait le politique réactionnaire et princier, totalement différent dans le ton de l’habituel « progressiste », mais pas moins attaché aux institutions démocratiques. Ceci est imputable à l’action de ses conseillers qui ont su infléchir le Général — pris d’accès de mauvaise humeur — à des moments clés.

En fin de compte, De Gaulle a toujours réaffirmé son attachement aux valeurs républicaines. Sa vie est la preuve qu’une politique de droite décomplexée ne tend pas nécessairement à l’absolutisme ; elle peut aussi parfois renforcer la colonne vertébrale d’une démocratie libérale.


=>
A Certain Idea of France: The Life of Charles de Gaulle, de Julian Jackson, Harvard University Press, 2018. 928 pages, 39,95 dollars.

=> De Gaulle : Une certaine idée de la France, de Julian Jackson, traduit de l’anglais par Marie-Anne de Béru, Seuil, 2019. 996 pages, 27,90 euros.

  • Il faut toujours se méfier lorsqu’un anglo-saxon utilise le mot « progressiste ». En effet, dans la novlangue triomphante du Moyen-Age où nous vivons, les pires réactionnaires se qualifient eux-mêmes de « progressistes ». Exemple le parti démocrate US, qui est bel et bien le parti des obsédés de la race, de l’identité et du genre, farouchement puritain et anti-laïc, donc totalement réactionnaire et ultra-droitier sous son étiquette faussement libérale et « progressiste ». En conséquence je n’ai pas la moindre confiance dans le jugement d’Adam Gopnik, qui semble surtout en vouloir à de Gaulle parce qu’il a mis fin à l’occcupation de la France par les troupes américaines et parce qu’il s’est détaché de l’OTAN.
    Cela ne veut pas dire que de Gaulle n’a pas commis d’erreurs. Il en a commis : en 1945-46 il a laissé la situation dégénérer en Indochine alors qu’il était encore possible d’empêcher la guerre, en 62 il a abandonné les harkis a leur triste sort et il est également à l’origine de la politique anti israélienne du Quai d’Orsay (surtout aggravée depuis Mitterrand). Mais cela ne justifie pas pour autant le jugement partial et révisionniste de Gopnik.

  • « Puis en s’emparant du pouvoir, de façon républicaine, pour mettre fin à la guerre d’Algérie » : par un quasi-putsch peu républicain, et en pompier-pyromane, car les gaullistes avaient tout fait pour attiser le fanatisme en Algérie française sous la 4e (ibid. pour leur positionnement sur l’Indochine).

  • En Algérie le fanatisme était des deux côtés : c’est le genre de guerre sale, comme le Vietnam, où il n’y a pas de bon camp mais deux mauvais camps qui rivalisent de barbarie. En revanche en 45, de Gaulle a accordé le droit de vote aux femmes et créé la sécurité sociale : deux grandes mesures réellement progressistes. Il est en partie à l’origine du système social que depuis 40 ans Mitterrand, Chirac, Sarkozy, Hollande et Macron n’ont eu de cesse de démanteler, accroissant les inégalités sociales et la paupérisation de la société française.

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