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« Isabelle Huppert est l’une des rares comédiennes françaises à jouer en anglais »

A 39 ans, Florian Zeller est l’auteur français le plus joué aux Etats-Unis. La Mère, premier volet de sa trilogie familiale, est à l’affiche du Linda Gross Theater de Manhattan avec Isabelle Huppert.

Ecrite en 2010, la pièce évoque la vie d’une femme plongée dans la solitude après le départ de ses enfants devenus adultes et délaissée par son mari, joué par Chris Noth (Sex and the City). Isabelle Huppert — qui s’était déjà produite au théâtre à New York dans 4.48 Psychosis de Sarah Kane en 2005, dans Les Bonnes de Jean Genet en 2014 et dans Phaedra(s) de Krzysztof Warlikowski en 2016 — sera sur scène, en anglais, jusqu’au 13 avril.


Comment est née cette collaboration avec Isabelle Huppert ?

Elle s’est faite par l’intermédiaire du célèbre producteur de Broadway, Jeffrey Richards. Ils se sont rencontrés alors qu’Isabelle Huppert venait d’être nommée aux Oscars pour son rôle dans Elle de Paul Verhoeven. Il faut être courageux pour jouer dans une langue étrangère. Isabelle Huppert est l’une des rares comédiennes françaises à jouer en anglais. Avant elle, je crois que la seule à avoir osé jouer sur une scène américaine était Juliette Binoche dans Trahisons (Betrayal), une pièce d’Harold Pinter jouée à Manhattan. Je suis très heureux de cette collaboration avec Isabelle Huppert. Elle est, selon moi, la plus grande actrice française.

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Isabelle Huppert. © Ahron R. Foster

Quelles sont les différences majeures entre théâtre français et américain ?

La différence principale se situe au niveau de la narration. La force du théâtre américain tient à sa capacité à raconter des histoires avec une efficacité redoutable. A l’inverse, le théâtre français, moins efficace, est plus expérimental dans sa forme. D’une certaine façon, c’est un peu la même différence que l’on retrouve au cinéma. Mais ce sont des généralités, chaque auteur possède sa propre singularité.

L’autre grande différence, c’est le processus de création. En France, le premier jour de représentation sonne la fin des répétitions. Aux Etats-Unis, il y a cette pratique formidable des previews : nous répétons pendant la journée et jouons le soir devant une audience. C’est une façon très pragmatique d’ajuster une pièce en prenant en considération ce qui se passe avec le public.

Le public new-yorkais est-il particulièrement bienveillant envers les artistes français ?

A New York, il y a évidemment un intérêt pour le « cachet français », mais c’est une attirance un peu abstraite, parfois désuète, qui correspond à une France rêvée, disparue, touristique. Je pense soudain au film de Woody Allen, Midnight in Paris. C’était un conte plein de charme et je ne suis pas surpris qu’il ait eu autant de succès aux Etats-Unis, mais il décrit davantage un fantasme qu’un pays réel. Néanmoins, j’ai rencontré des personnes qui ont eu à cœur de m’aider à New York et qui sont des bibles de culture sur l’art français et pour qui des actrices comme Jeanne Moreau, Catherine Deneuve et Isabelle Huppert veulent vraiment dire quelque chose.

En quoi se distingue un texte spécialement écrit pour le public américain ?

Il me semble que les pièces américaines ont toujours l’ambition, plus ou moins avouée, de montrer un fragment de leur pays. Les Etats-Unis s’interrogent sur eux-mêmes, sur leur identité, leur origine… C’est la source d’une quantité incroyable d’œuvres. Je n’ai pas cette ambition. Ce que je cherche à faire, en écrivant, c’est toucher quelque chose d’abstrait, de secret, d’humain. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles mes pièces sont jouées à l’étranger : elles ne sont pas particulièrement françaises…

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Florian Zeller. © Ahron R. Foster

Vous vous dites très proches des acteurs américains. D’où vient votre attachement aux Etats-Unis ?

Mes pièces sont jouées dans plus de 35 pays, mais je m’engage davantage aux Etats-Unis et en Angleterre, c’est vrai. Essentiellement parce que je comprends la langue. Ce qui me permet de suivre chaque étape de la production, du choix du metteur en scène à celui du casting. La façon de jouer m’est aussi plus familière. Cela tient en partie au fait qu’à travers le cinéma et les séries, personne n’est vraiment étranger à la langue anglaise.

Par ailleurs, je fais partie de ceux que l’Amérique a fait rêver. Je me dis que c’est lié à l’enfance et notamment à mon père, qui est parti une année en Californie, à Stanford, lorsqu’il était étudiant. Il m’a raconté cette période de sa vie avec tellement d’enthousiasme qu’enfant, j’ai associé ce pays à une sorte de paradis lointain. Par la suite, il lui est arrivé de se rendre aux Etats-Unis pour son travail. Il m’a toujours ramené quelque chose, un souvenir… Je me souviens d’une casquette avec un flamand rose. Je suppose qu’il l’avait trouvée en Floride. Je pense que je l’ai portée tous les jours pendant un an, car c’était, à mes yeux, l’objet le plus précieux que je possédais. La même année, vers neuf ans, j’ai découvert Rain Man, qui m’a fasciné et bouleversé. Pour moi, l’Amérique, c’était ça : une voiture qui traverse un désert immense sur une musique de Hans Zimmer, une casquette avec un flamand rose et le beau visage de Tom Cruise.

Vous serez de retour à New York en septembre pour mettre en scène Avant de s’envoler (The Height of the Storm) au Manhattan Theatre Club. Quel est votre plus ancien souvenir de la ville ?

J’ai découvert New York vers dix-sept ans. J’y suis resté deux ou trois semaines sans trop savoir ce que je cherchais. A l’époque, j’étais un lecteur passionné de Paul Auster. Je le considère toujours comme l’un des plus grands écrivains américains. J’associais la ville de New York à son univers mental. J’avais l’impression de me promener dans ses livres… Je me souviens de la première fois que j’ai traversé Time Square. J’étais un peu perdu. J’espérais un jour écrire, mais j’étais loin d’imaginer qu’un jour mes pièces seraient jouées à cet endroit. C’est exceptionnel. A part Jean Anouilh et Yasmina Reza, les pièces françaises sont rares à Broadway.

 

The Mother (La Mère)
Linda Gross Theater, New York

From February 20 through April 13, 2019

The Height of the Storm (Avant de s’envoler)
Manhattan Theatre Club, New York
September 2019

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