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Jean-François Porchez au pied de la lettre

Star des typographes et des créateurs de caractères, Jean-François Porchez est un parfait inconnu pour le grand public. Pourtant son travail est omniprésent dans la vie de tous les jours des Parisiens. Le Parisine, une police de caractères de sa création, orne les panneaux du métro et des bus de la capitale. Le quotidien Le Monde, c’est lui. Air France, La Poste, France Telecom, encore lui ! Invité par l’Université de Washington, il sera présent à Seattle à partir du 13 février pour décliner avec les étudiants des alphabets inspirés des signes peints à Seattle ou dans les environs.

France-Amérique : Vous prenez beaucoup de photos vous-même, en particulier avec Instagram…

Jean-François Porchez : Quand on est designer, créateur de caractères, toutes les lettres dans notre environnement nous influencent. Cela fait de nombreuses années que je prends des photos de toutes sortes de signes, partout lors de voyages ici et là. Comparées à celles de Flickr, les images d’Instagram sont petites et n’ont pas besoin d’être aussi belles, aussi finies. Elles ont un côté un peu éphémère. C’est plus de l’ordre du croquis que du beau dessin. Mon métier n’est pas d’être photographe mais de faire un relevé topographique de tout un tas de signes qui sont des influences. C’est vraiment un carnet de croquis photographiques.

Aujourd’hui, est-ce que les outils modernes facilitent votre créativité ?

Oui, bien sûr. Tout le monde est à même de pouvoir dessiner des lettres beaucoup plus facilement qu’auparavant. C’est un métier qui a littéralement explosé grâce à l’informatique et au web. Nous autres, créateurs de caractères, sommes devenus nos distributeurs directs, bien avant les musiciens. Toutes les fonderies distribuent directement auprès des utilisateurs et vivent par la diffusion directe de leurs œuvres, qui sont achetées par carte bancaire et téléchargées.

Vous arrive-t-il de travailler encore sur papier ?

De temps en temps, mais c’est assez rare. L’écran permet de dessiner assez facilement avec des logiciels qui utilisent des courbes de Bézier. Les courbes de Bézier ont été inventées par un ingénieur français, Pierre Bézier, au début des années 70. Il travaillait chez Renault et à l’époque les ordinateurs avaient une petite mémoire. Pierre Bézier a inventé un calcul mathématique qui permet de décrire une forme complexe, c’est-à-dire une courbe qui peut avoir une forme un peu plus subtile qu’un pur arc de cercle, une parabole par exemple. Avec juste une ligne mathématique, il arrive à décrire cette forme. Cela prenait très peu de mémoire et permettait de décrire les formes des voitures. L’invention du postscript a utilisé ce calcul mathématique. Un pdf, c’est de la courbe de Bézier. Nous, les Français sommes toujours un peu fiers ! Mais ceux qui ont réussi économiquement avec la courbe de Bézier sont Adobe et Apple. Ce qui est souvent le cas ! Il faut de bonnes idées mais aussi des entrepreneurs, des gens inventifs et des financiers qui osent. Ce n’est pas le cas chez nous, mais ça l’est en Amérique !

Quelles sont les caractéristiques d’un bon typographe ?

Ce que l’on retrouve chez tous les créateurs, c’est cette vision à très long terme. Les caractères les plus courants aujourd’hui ont été faits dans les années 50, les années 80 et les propres modèles de ces caractères sont souvent des modèles historiques qui peuvent avoir 200, 300, 400 ou 500 ans, comme le Garamond qui date du début de l’imprimerie. Cette vision à très long terme est importante, dans le sens où une petite idée qui naît en deux, trois heures va mettre six mois, un an si ce n’est plus pour être complète. Une police de caractères, c’est 800, 1000 signes pour juste une graisse et les familles arrivent très vite à une dizaine de graisses. Le quantitatif prend beaucoup de place en durée. Il faut tenir la route pendant plusieurs mois et être un peu obsessionnel. Cela ne se fait pas en 24 heures.

Quel est votre point de départ, votre méthode pour transposer les désirs, les idées de votre client en une nouvelle fonte ?

Comme tous les métiers de graphistes, on parle beaucoup avec le client. Il y a une part de psychologie, on lui fait raconter un peu son histoire, pour comprendre le contexte dans lequel on est. Ce client représente également une entreprise, des produits, un certain type d’activité. Par exemple, nous venons de terminer le dernier caractère pour Yves Saint Laurent Beauté. Avec le nom d’Yves Saint Laurent Beauté, on imagine un univers particulier qui est du cosmétique, de la mode, les femmes. Il existe des archétypes au niveau des formes typographiques qui sont utilisés dans ce type de produits. Entre ce style, l’histoire d’Yves Saint Laurent et celle de Cassandre, le créateur du logo, nous obtenons tous les éléments qui permettent de faire une nouvelle création.

Quel effet cela vous fait-il de voir votre travail dans les transports parisiens, les kiosques à journaux, sur les avions ?

Dans les cas de la RATP, une dimension à prendre en compte est celle de la lisibilité. Six millions de passagers par jour traversent la station Châtelet. Il s’agit de la plus grande station au monde en terme de transit et cela nous place en quelque sorte dans une exigence de service public. Le métier de créateur de caractère a cet intérêt, sans doute comme les architectes quand ils se promènent dans la ville, que l’on aperçoit tout un tas de traces de notre travail. C’est une gageure de traverser Paris sans voir le Parisine. Et en même temps, il est amusant de se retrouver dans le bus, à côté du conducteur et des passagers et de penser que ces gens ne savent pas qu’on a créé tout l’univers qui est autour d’eux tous les jours.

Quelle est la vie d’une fonte ?

Je parlais tout à l’heure d’une vision à très long terme : le caractère du Parisine a été créé en 1995 et on est encore en train de le décliner. Dix-sept ans plus tard, il ne vieillit pas si vite ! L’un des caractères les plus à la mode aujourd’hui est l’Helvetica qui date des années 50 et paraît d’une fraîcheur incroyable. La forme typographique a ce pouvoir de bien vieillir, comme un bon vin. On va vite s’apercevoir qu’un mauvais caractère ne marche pas, qu’il est mal dessiné, qu’il n’est pas très équilibré. Une fois qu’un caractère est bien installé, au bout de plusieurs années, il n’y a pas de raison qu’il change. Quand une marque bien établie, belle, réussie change, les gens ne sont pas contents. Il y a quelques mois, la marque Gap aux Etats-Unis a remplacé sa typographie par de l’Helvetica, mais il y a eu un tel tollé sur le web qu’ils sont revenus sur leurs pas. Cela montre que les caractères, quand ils sont bien faits, peuvent rester très longtemps. Ils deviennent partie intégrante de la culture d’un lieu, d’un pays, d’une activité particulière. Le critère de perfection de beauté est presque en second plan : le caractère prend corps avec ce pour quoi il a été fait. Pour cette raison, il n’y a pas de mauvais caractère en soi. Il fonctionne dans un système, en globalité. On ne voit pas forcément le caractère. Les formes typographiques sont si abstraites qu’elles ont une dimension intemporelle, en dehors de la mode.

Réservez vos places pour rencontrer Jean-François Porchez le 16 février à Seattle lors d’une conférence gratuite et ouverte à tous : http://fr.brownpapertickets.com/event/221303

 

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