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Jeff Koons à Paris : de l’art ou du cochon ?

La sculpture de Jeff Koons — un immense bouquet de tulipes en acier aux couleurs criardes — devrait rejoindre cet automne les jardins du Petit Palais (VIIIe arrondissement). Une décision qui intervient après une série de polémiques autour de cette œuvre inspirée par la statue de la Liberté et pensée par l’artiste comme « un geste d’amitié entre le peuple américain et le peuple français ».

Dans les jardins du Petit Palais, à proximité des Champs-Elysées et à une encablure de la Place de la Concorde, le site finalement assigné au « cadeau » de Jeff Koons à la ville de Paris, en hommage aux victimes des attentats du 13 novembre 2015, est magique. A l’automne prochain, le Bouquet of Tulips de l’artiste new-yorkais — une sculpture polychrome de 33 tonnes, en acier et aluminium — surplombera de ses douze mètres l’axe historique du cours la Reine. Il aura fallu plus de trois ans pour trouver un emplacement à ce bouquet de fleurs « offert » par Koons qui a fait don du concept de la sculpture, mais pas de sa réalisation — estimée à 3,5 millions d’euros ! — et financée par des mécènes français et américains.

Cet épisode rappelle un précédent historique. En 1886, les Américains durent eux aussi mettre la main à la poche pour financer, après une campagne de « crowfunding », le socle de la statue de la Liberté d’Auguste Bartholdi. Ce cadeau proposé par le député français Edouard de Laboulaye en 1865 était à la fois un geste d’amitié envers les Etats-Unis et un message politique à destination des Français : Napoléon III est alors empereur et Laboulaye milite pour l’adoption en France de la constitution républicaine des Etats-Unis. La statue fut envoyée en pièces détachées par bateau aux Etats-Unis. Par souci de réciprocité, des philanthropes américains ont par la suite offert à Paris une réplique plus petite de la statue, qui se trouve sur l’île aux Cygnes, sur la Seine, puis une reproduction à l’identique de la flamme, installée place de l’Alma.

Sur un mode comparable, petits cadeaux et malentendus, on rejoue la même pièce. L’ex-ambassadrice américaine Jane Hartley, alors en poste à Paris après les attentats de 2015 et 2016, a ainsi convaincu Jeff Koons d’offrir à la capitale française sa sculpture monumentale. Un projet soutenu par la maire de Paris, Anne Hidalgo. « C’est une question autant diplomatique qu’artistique », a-t-elle indiqué devant le Conseil de Paris l’an dernier. « Vous imaginez la polémique internationale qu’aurait pu générer une position de la ville consistant à dire aux Américains, ‘nous ne voulons pas de votre cadeau’ ? »

Le bouquet de la discorde

Des voix se sont pourtant élevées pour contester l’emplacement initialement envisagé de la sculpture entre le Palais de Tokyo et le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, son coût, son intérêt artistique ou encore la personnalité de l’artiste, l’un des plus cotés au monde. Une pétition intitulée « Non au bouquet de Jeff Koons à Paris » a même été lancée : des personnalités intellectuelles et quelques artistes, dont Christian Boltanski, ont signé pour dénoncer l’outrance de ce « cadeau empoisonné » qui ne rend pas du tout hommage aux victimes des attentats terroristes. Pour ses détracteurs, ce bouquet de tulipes est une provocation et sert uniquement à faire de la publicité à une richissime star de l’art contemporain. In fine, l’œuvre sera financée par des fonds privés, ceux du Fonds pour Paris notamment, ainsi que par de nombreux mécènes. L’argent public servira seulement à son entretien.

L’installation du bouquet de fleurs marquera peut-être la fin d’une vieille querelle entre amis. Restent les fondements de la dispute, ce rapport amour-haine que la France entretient avec l’artiste, symbole de l’hégémonie de l’art anglo-saxon narguant l’astre mort que serait devenue la capitale française. Amour ? En 2015, preuve de la fascination qu’exerce Jeff Koons, 650 000 visiteurs se sont pressés au centre Pompidou pour voir l’expo blockbuster de cette super star de l’art contemporain. Haine ? Confite dans son passé mais ouverte aux nouveaux talents (l’ « Ecole de Paris » doit sa réputation aux artistes étrangers, de Brancusi à Picasso, venus entre les deux guerres chercher l’inspiration dans la capitale française), la ville musée devait-elle accueillir — pour un mémorial aussi sensible — un plasticien symbole d’une esthétique radicalement nouvelle et d’un art résolument spéculatif ?

Artiste préféré des milliardaires (l’Américain Eli Broad mais aussi François Pinault, le grand collectionneur français), Koons est-il un génie capable de subvertir les critères sur lesquels se fondent traditionnellement nos jugements esthétiques? Produit 100 % américain, il incarne une rupture. Sa glorification des objets quotidiens dans des matériaux nobles et des formats géants s’inscrit dans la célébration de notre société de consommation où, selon Andy Warhol, les musées sont devenus des grands magasins et les grands magasins des musées. Les Français jurent ne pas confondre les deux.

De l’ « art pompier »

Une critique récurrente de Koons est qu’il n’y a pas à proprement parler de concept dans ses créations. Et les Français, qui adorent qu’une toile ou une sculpture exprime un message, reprochent à cet artiste qui ne déconstruit rien et ne propose que l’immédiateté de ses objets, de ne pas en avoir. Les membres du Koon’s fan club — il n’en manque pas — rétorquent que c’est précisément le génie de ce nouvel « art pompier ». La transformation plate, pure, de quelque chose de tout à fait ordinaire, typiquement américain, comme ses aspirateurs, ses globes réfléchissants, ses caniches d’apparence plastique (mais à la peau d’acier poli) en a fait, comme les boîtes de soupes Campbell de Warhol, des icônes de la culture de consommation. Une culture dont les images, les couleurs, les codes publicitaires tapissent le paysage mental de l’Occident. C’est le reflet de notre société que Koons met en scène. Son art est joyeux. Ses œuvres sont parfaitement exécutées. Normal donc que le public américain l’adore.

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Jeff Koons, Ballon Dog, 1994-2000. © Jeff Koons

Autre reproche, plus acerbe. Koons incarnerait un art purement spéculatif, financiarisé. Avant d’être détrôné par le britannique David Hockney dont la toile Pool with Two Figures a atteint l’an dernier la somme vertigineuse de 90,3 millions de dollars chez Christie’s, Koons détenait le record de prix de vente pour un artiste vivant : 58,4 millions d’euros pour son Balloon Dog. Un prix stratosphérique sans rapport, selon ses détracteurs, avec la valeur artistique de ses productions. Mais qui lui vaut une notoriété mondiale, déclinée en nombreux produits dérivés, vendus dans les boutiques des musées. Ou commercialisée à travers le design de produits de luxe, comme la ligne de sacs Louis Vuitton inspirée par les grands maîtres classiques Léonard de Vinci, Rubens ou Van Gogh.

L’art contemporain fun, marqueur social et potentiellement source de plus-value aux Etats-Unis ? Lié à la culture et inséparable de sa valeur intrinsèque en France, où les Français se glorifient de détester l’argent ? Derrière cette nouvelle querelle des Anciens et des Modernes se joue un leadership. Koons, ex-chouchou des milliardaires, traverse une zone de turbulence. Sa cote s’érode. Il a dû licencier une partie de son atelier-usine. Résistera-t-il aux modes, à la volatilité du goût ? Le temps est le meilleur juge. Le recul dira si l’Amérique a eu raison d’en faire son champion et la France de contester son titre.


Article publié dans le numéro de mai 2019 de France-Amérique

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