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Joël Nankin, artiste militant

Joël Nankin est un Français à part, qui s’est intéressé très tôt au monde qui l’a bercé. Artiste peintre décapant ,mais aussi activiste politique intègre, il a fait de sa vie un combat pour l’identité créole et de ses œuvres un portail vers son île : la Guadeloupe.

Assis sur des marches dans les hauteurs du Marcus Garvey Park, Joël Nankin fixe religieusement les toits des immeubles de Harlem qui renferment, devant ses yeux, l’histoire profonde des Afro-Américains descendant d’esclaves. L’endroit, le paysage, l’idée de fouler le sol où les leaders de la lutte pour les droits civiques des noirs se sont succédé semblent, dans un soupir, l’empoigner. Et on ôterait volontiers au peintre ses insignifiantes lunettes noires pour approcher du regard le sentiment qui l’anime. « Ma présence ici est un symbole», lâche-t-il. « À onze ou douze ans, je m’intéressais déjà aux droits civiques. Marcus Garvey est une lumière pour les Caribéens. Il a montré, dans la difficulté, comment amener les gens à comprendre l’autre et à ne pas le haïr. »

C’est non loin de là, à la Casa Frela, galerie dérobée de la 119e rue, près du Malcom X boulevard, que l’artiste a exposé ses œuvres le week-end dernier dans le cadre du festival Destination Guadeloupe. Réalisées sur des peaux de chèvre tendues dans des cercles métalliques, ses peintures, au fort caractère anthropien, renferment souvent un visage ou un regard qui se fond dans un décor flou et nébuleux. Violentes dans l’application des couleurs, abruptes et intrigantes, elles semblent être le reflet de son engagement politique. Mais l’homme préfère plutôt admettre leur dimension sociale. « Dans mon travail, dévoile-t-il, le regard est omniprésent. L’humain est au centre de mes préoccupations. Il y a réellement une force particulière qui se dégage d’un portrait, et c’est ce que j’aime retrouver dans mes peintures. » Malgré cette importance avérée, il dit pourtant que « c’est la partie visible, celle qui accroche », accordant autant de crédit à l’organisation. « J’aime beaucoup les symboles, détaille-t-il. Et je suis fasciné par le cercle, comme l’être humain l’est depuis la nuit des temps. Il y a quelque chose de mystique dans cette figure. Le cercle, c’est la Terre. L’individu représenté par ma peinture, c’est celui qui l’observe. Et pour le spectateur, c’est une fenêtre sur le monde. »

Mais pour que ses œuvres vivent, Joël Nankin espère que celui qui les regarde veuille bien y mettre du sien. « J’aime beaucoup ce côté africain, qui considère que l’art n’est pas seulement créé par l’artiste, mais aussi par le spectateur, éclaire-t-il. On a beau expliquer une œuvre à quelqu’un, s’il ne la ressent pas, on ne peut rien y faire. J’essaye de coller à la réalité, à l’émotion. Il y a quelque chose de tripal dans mon travail. »

Comme il le raconte, Joël Nankin préfère se tenir du côté des défavorisés, et va puiser son inspiration en observant, « en simple témoin », les gens sur les champs de travail et dans les usines antillaises. La fenêtre sur le monde dont il parle, c’est la fenêtre des autres sur son monde, son île, son peuple et l’identité qui lui est chère. « Mon plus grand souhait est d’offrir au monde une autre image de l’homme des Caraïbes, devenu ce qu’il est par la force des choses et de l’histoire, explique-t-il. La Guadeloupe est un pays particulier, qui partage son identité avec toutes les îles qui existent autour. La Caraïbe, c’est la rencontre entre plusieurs civilisations venues d’Afrique, d’Inde, de Chine et de France bien sûr. De père blanc, de mère noire et de grand-père asiatique, je suis le résultat de la confrontation entre tous ces peuples. Qu’on le veuille ou non, l’homme est en train de se métisser. »

Militantisme, nationalisme et désir de dialogue

En parlant de la Guadeloupe, département français d’Outre-Mer, comme d’un « pays », Joël Nankin rappelle alors qu’il est l’un des fondateurs du mouvement culturel indépendantiste Akiyo, créé en 1979. En nationaliste patriote convaincu, il participa à des attentats, fut emprisonné pour atteinte à l’intégrité du territoire français en 1983, et finalement amnistié en 1989 par le président François Mitterrand, qui souhaitait soulager les relations tendues entre les Antilles et la métropole française. Depuis, Joël Nankin, l’activiste, se bat avec moins de virulence pour que la France et l’opinion publique ouvrent les yeux sur la « situation archaïque » dans laquelle est plongée la Guadeloupe. L’île, dont il rappelle le schéma colonial entretenu depuis 200 ans, est économiquement contrôlée par ceux qu’on appelle les « békés », descendants directs de colons européens venus s’enrichir de la « traite des nègres ». « Je ne suis pas un extrémiste et ne rejette pas les trois siècles d’histoire commune avec la France, dit-il, mais le peuple guadeloupéen a une identité propre qui est méprisée et oubliée. La France a instauré et a imposé la culture hégémonique qui n’a pas évolué. Tout nous vient d’ailleurs, notre culture historique se perd. Ce n’est pas une fable antagoniste, c’est la réalité des choses. Et Akiyo en est l’émanation. » Pour appuyer son jugement, il revient sur des souvenirs d’enfance : « à l’école, on m’a toujours enseigné « nos ancêtres les Gaulois », mais jamais que nous avons des ancêtres africains. Et ce que j’ai vécu n’a pas forcément disparu. Aujourd’hui, c’est seulement après des années de mouvement patriotique que nos enfants commencent à apprendre tôt qu’ils sont des descendants de l’esclavage. » Et lorsque Joël Nankin évoque les problèmes sociaux actuel du peuple guadeloupéen, l’éducation devient naturellement le premier domaine à réformer, avant de se pencher sur le coût exorbitant de la vie sur l’île et les 30% de chômage qui touche directement la population.

Pour attirer l’attention de la Métropole sur les raisons du mécontentement qui ont poussé, en janvier dernier, les Guadeloupéens à déclarer une grève générale pendant 44 jours, Joël Nankin aimerait nouer un réel dialogue avec les pouvoirs publics français. Cette volonté intervient dans un nouvel appel à la mobilisation en Guadeloupe, lancé aujourd’hui même par le LKP, mouvement créé au début de l’année, et dont il fait partie.

Mais il a pour l’instant peu d’espoir de voir les négociations aboutir rapidement, évoquant le fait que le débat de l’opinion publique créé depuis le dernier soulèvement est la seule avancée notoire récente. « La France a toujours caché son histoire coloniale, ajoute-t-il. Aujourd’hui, la Guadeloupe est encore bien une colonie. La France ne veut pas reconnaître le créole comme langue, car si elle l’admet, ce sera le début d’un peuple et d’une unité établie. »

Malgré son long combat, Joël Nankin a abandonné l’idée d’indépendance, peu réaliste sur le plan économique et financier. « Même si cela prendra du temps, dit-il, la solution est de politiser les gens. Il n’y a que comme cela que l’on arrivera à d’autres relations avec la France. » Et lorsqu’on lui demande clairement s’il se sent français, il répond avec un petit sourire aux lèvres : « J’ai un passeport français, mais je suis guadeloupéen, parce que je viens d’une terre qui a une histoire. »

« Porter la liberté est la seule charge qui redresse bien le dos, » écrit Patrick Chamoiseau, prix Goncourt 1992 et théoricien martiniquais de la « créolité ». Lorsqu’après une heure de débat culturel, identitaire et politique, Joël Nankin se relève pour emprunter une dernière fois les traces de Marcus Garvey et lâche un dernier hommage à l’un de ses maîtres spirituels, c’est inévitablement pour se tourner vers les hommes qu’il a envie de voir libres : « Ma préoccupation dépasse toute politique, elle est humaine. C’est une lutte parmi toutes les autres qui mérite d’être menée pour l’histoire du monde. »

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