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Karl Lagerfeld : iconique, énigmatique, transatlantique

Le créateur Karl Lagerfeld, décédé le 19 février à l’âge de 85 ans, se sentait chez lui à Paris, où il vivait depuis les années 1950, comme à New York, où sa première boutique a ouvert ses portes en avril dernier.

Jamais sans ses lunettes noires, la cravate piquée de diamants et le catogan d’un aristocrate fin de siècle, Karl Lagerfeld fait figure d’empereur de la mode. Il préfère le terme « caricature », pose pour la photographe Annie Leibovitz avec sa chatte Choupette, un Birman immaculé, et prête volontiers son image millimétrée à une poupée Ken, une figurine japonaise, un ours en peluche ou une bouteille de Coca-Cola Light. En 2009, un créateur parisien plein d’humour signait un sac de toile imprimé du slogan « Karl Who ? ».

Avant de devenir le roi Midas du produit dérivé, Lagerfeld, le « Kaiser » de la haute couture, est né à Hambourg, en Allemagne, en 1933. A seize ans, il assiste avec sa mère à un défilé Dior et découvre sa vocation : il dessinera des vêtements. Illustrateur de mode à Paris puis assistant de Pierre Balmain dans les années 1950, il devient directeur artistique de Fendi en 1965 et de Chanel en 1983. A 80 ans passés, il signe quatorze collections par an sans compter ses innombrables collaborations avec Burberry, Puma, H&M, Vans, Christofle, Volkswagen, Madonna, Snoop Dog, les glaces Magnum et l’équipe de France de football, dont il a redessiné le maillot en 2011. A son âge, ironise le New York Times, ses confrères se sont déjà retirés sur leur yacht ou dans leur résidence à la campagne !

Lorsque Lagerfeld rejoint Chanel au début des années 1980, la maison est au bord de la faillite : ses tailleurs sont devenus provinciaux, la marque survit grâce à ses parfums. « Chanel était alors une belle endormie », se souvient le directeur artistique dans le documentaire Lagerfeld Confidential (2007). « Même pas belle. Elle ronflait. Je devais ramener à la vie une femme morte. » Avec irrévérence et une dose d’inspiration venue de la rue, Largerfeld relooke les pièces phares de Chanel. Il revisite en strass, en cuir noir, en tissu éponge, puis en fausse fourrure, la petite veste noire dessinée par Coco Chanel et décline les escarpins bicolores popularisés par Catherine Deneuve et Romy Schneider : elles seront tour à tour bottines de cuir et bottes de cavalier.

Créer de nouvelles racines

Le geste fait scandale. Coco Chanel doit se retourner dans sa tombe. Saint Laurent, le rival de toujours, se moque du cuir et des chaînes sado-maso. « Pour survivre », se défend Lagerfeld, « il faut couper les racines et créer de nouvelles racines ». Toute sa carrière, toutefois, il refusera les teintes fluo et restera fidèle au noir et au blanc, les couleurs historiques de la maison. Et comme égérie, il choisit Inès de la Fressange : sa silhouette élancée rappelle celle de Coco, elle sera le premier mannequin à signer un contrat d’exclusivité avec une maison de haute couture. « L’idée de Karl », se souvient-elle, « était de montrer que l’on peut porter du Chanel dans les années 1980 et que c’est très contemporain, que c’est pour les femmes et non pour les mannequins ». Une stratégie à la fois rebelle et respectueuse de la tradition, lucrative et aussitôt imitée par Louis Vuitton, Dior, Lanvin et toutes les autres maisons de haute couture. Cette audace vaudra à Lagerfeld le Couture Council Fashion Visionary Award, un trophée créé spécifiquement pour lui par le Fashion Institute of Technology de New York en 2010.

Non content de renouveler Chanel, Lagerfeld dessine aussi ses propres collections — les enseignes Karl Lagerfeld et Karl Lagerfeld Paris sont présentes à New York, Orlando, Los Angeles, Las Vegas et Chicago. Il photographie lui-même les collections de Chanel et s’est lancé récemment dans la décoration d’intérieur. Il a notamment décoré la suite Coco Chanel au Ritz et deux suites à l’Hôtel Crillon à Paris, la piscine de l’Hôtel Métropole à Monaco ainsi que le hall d’une tour d’appartements de luxe qui ouvrira ses portes à Miami en 2020.

En 2008, il achetait une maison dans le Vermont, une bâtisse de 1850 sur une île du lac Champlain. Ses pièces vides et ses hauts murs austères ont plu à Lagerfeld ; il y a photographié la collection prêt-à-porter printemps-été 2009 de Chanel. Vêtue de noir et de blanc, la mannequin Heidi Mount est en harmonie avec l’atmosphère puritaine des lieux. Chic et sobre. « J’adore cette maison », commentera Lagerfeld. « Elle me rappelle [la poétesse américaine] Emily Dickinson. »


=> A voir : le cinquième épisode de la série documentaire
7 Days Out, diffusée sur Netflix, suit Karl Lagerfeld et les employés de Chanel pendant les sept jours qui précèdent le défilé haute couture printemps-été 2018 au Grand Palais à Paris.

  • Je suis a mille lieux de la mode, encore plus loin de la « haute couture ». La mode est pour moi synonyme de gaspillage. En installant dans les esprits des gens, surtout des femmes, qu’elles doivent suivre la mode du jour, nous encourageons le gaspillage, la pollution et ce pour le grand plaisir des gens d’argent assoiffés de profit. Des inventifs comme Lagerfeld seraient plus utiles dans la peinture ou la sculpture. Ils feraient du beau tout en protégeant notre environnement.

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