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Les Levai : une dynastie de galeristes

Le marchand d’art franco-américian Pierre Levai s’apprête à transmettre à son fils les reines de l’empire familial, la galerie Marlborough — une institution avec des espaces à New York, Londres, Madrid et Barcelone et un répertoire de plus de soixante artistes renommés.

Sur la 25e Rue Ouest à New York, non loin d’une sculpture monumentale où des barres d’acier écarlates s’entrelacent en public, siège au numéro 545 la future galerie amirale d’un des grands pionniers de la vente d’art moderne et contemporain, la galerie Marlborough. Dans ce quartier de Chelsea où surgit à chaque pas entre les briques et les barres des HLM Chelsea-Elliot la silhouette triomphante des jeunes gratte-ciels de l’Hudson Yard, le temps de l’art est comme chez Cocteau, celui de « l’éternité pliée » : tout se termine et recommence, dans l’ordre et en simultané.

Cheveux châtains en bataille et baskets aux pieds, Max Levai, 31 ans, fils du dirigeant franco-américain de la maison, Pierre Levai, incarne à la fois l’avenir et le retour aux sources pour une galerie fondée en 1946 à Londres sur les principes de découverte et de conquête des grands maîtres de demain. « Qu’est-ce qu’une galerie ? Une galerie, c’est quelques murs blancs, quelques lumières, un espace et un téléphone… Une galerie, c’est une poignée d’idées, un espace neutre où on laisse les artistes mener la danse », affirme le jeune New-Yorkais, qui dirige depuis 2012 l’antenne contemporaine de Marlborough à Chelsea, le quartier des marchands d’art.

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Le fils : Max Levai. © Caterina Barjau

Loin d’hériter d’une ardoise blanche, Max Levai s’apprête à prendre en juillet le contrôle d’un univers Marlborough déjà riche d’une soixantaine d’artistes, dont Fernando Botero, Frank Auerbach, Juan Genovés et Paula Rego, ainsi que d’une douzaine de successions, dont Magdalena Abakanowicz ou Jacques Lipchitz, avec des espaces à New York, Londres, Madrid et Barcelone. La galerie-mère sur la 57e Rue Ouest, où Marlborough avait conquis New York dans les années 1960, fermera ses portes, remplacée par Chelsea.

Mais plus encore que de murs, la passation entre un père francophone à l’élégance tout européenne et un fils « Yankee » et volubile, qui a grandi dans l’effervescence du downtown créatif des années 2000, sera celle de l’histoire fascinante attachée au nom classique de Marlborough.

De Biarritz à New York

Tout commence dans les années 1930 avec la fuite vers le Pays basque français d’une dynastie de marchands d’art juifs austro-hongrois menacée par la montée du nazisme, les Levai. « Toute notre famille s’est réfugiée à Biarritz », se souvient Pierre, né dans la cité balnéaire en 1937. Mais figurant sur les listes de Maurice Papon, nombre d’entre eux, dont ses grands-parents « ont été attrapés, envoyés à Auschwitz. Tués. »

Le galeriste, qui conserve jusqu’à ce jour un léger accent basque, grandit dans la poudre des obus allemands et la semi-clandestinité, élevé par son grand-père maternel, un anarchiste réfugié de la guerre d’Espagne. « Mon oncle [Franz Kurt Levai] est parvenu à s’échapper, il s’est battu dans l’armée anglaise, a ouvert un tout petit magasin, devenu l’une des grandes galeries de Londres », poursuit Pierre. Rapidement sa boutique se fait un nom : après la vente de toiles de maîtres, de Camille Pissarro à Alfred Sisley ou Vincent van Gogh, confiées à lui par une aristocratie britannique désargentée, celui qui se fait désormais appeler Frank Lloyd comprend avant les autres le potentiel marchand de l’art encore en création ou tout juste produit : l’art contemporain. A Londres, Francis Bacon, Henry Moore ou Barbara Hepworth rejoignent la galerie, qui ouvre à New York dès 1963. La boutique d’antan se métamorphose en empire international à la pointe du marché de l’art, comptant les superstars de la New York School (Jackson Pollock, Mark Rothko ou Adolph Gottlieb) dans son catalogue, et bientôt le Pape Paul VI, la reine d’Angleterre et l’empereur du Japon parmi ses clients.

« Frank Lloyd, je pense à lui presque tous les jours ou toutes les semaines », confie son petit-neveu, Max Levai, depuis le deuxième étage de sa galerie à Chelsea. Derrière lui, un portrait de femme mûre du peintre pop figuratif Alex Katz veille sur des œuvres de la grande sculptrice nonagénaire Beverly Pepper. « Il a créé une marque tellement forte pour Marlborough. J’espère pouvoir lui redonner toute sa valeur et rendre hommage au modèle qu’il a contribué à inventer », ajoute-t-il, alors qu’à quelques pas, son équipe prépare l’installation de grandes photos imprimées et d’un gigantesque ruban papier cartonné suspendu et recouvert de peinture, de tags et de billets de 1 dollar pour l’exposition Asians Smaisians et autres insultes raciales abstraites des artistes Mike Cloud et Nyeema Morgan.

Rendre à Marlboroug son cachet avant-gardiste

Toute puissante en plein âge d’or des décennies d’après-guerre, Marlborough a assisté depuis à l’ascension de nouvelles méga-galeries comme Gagosian, dont l’émergence a coïncidé avec l’explosion du marché de l’art contemporain. L’empire de Frank Lloyd a lui perdu quelques plumes avec un procès Mark Rothko dans les années 1970 qui a fait couler beaucoup d’encre. Les héritiers de l’artiste américain l’accusaient d’avoir vendu à un prix sous-évalué une partie des œuvres de l’artiste après sa mort et empoché d’importantes commissions. Mais forte du soutien de grands artistes restés fidèles, comme le sculpteur et peintre colombien Fernando Botero, et de son vaste réseau, Marlborough s’est patiemment reconstruit une réputation solide sous la présidence de Pierre Levai, et a traversé sans embûches le tournant majeur dans l’art des années 2000.

« Faire face à l’histoire récente et plus ancienne de Marlborough n’a pas été évident pour nous, au tout début du moins. On le savait », explique le jeune Levai qui a décidé, lorsqu’il a repris l’espace contemporain de Chelsea en 2012 avec son acolyte Pascal Spengemann, d’ignorer l’avis de ceux qui lui conseillaient de repartir de zéro. Il a conservé l’étiquette Marlborough. Dépassant les réserves d’un monde de l’art accueillant avec scepticisme le rejeton d’une vieille dynastie du milieu, Max Levai s’est vite imposé comme l’instrument d’une modernisation de la marque Marlborough. Sous sa direction, sa galerie enchaîne les expositions remarquées — des installations survoltées du duo Jonah Freeman et Justin Lowe aux robots cracheurs de feu de Survival Research Laboratories, jusqu’aux cartons-jacuzzi provocateurs de Mike Bouchet — et rend à sa vénérable maison-mère son cachet avant-gardiste.

« Il a commencé tout de suite à proposer l’une des programmations les plus osées en ville », note le critique et observateur Nate Freeman de l’influent site en ligne Artsy, qui l’inclut en octobre dernier dans sa liste des « 25 jeunes amenés à régner » sur un marché de l’art pesant déjà près de 64 milliards de dollars. « C’est un homme qui a ses idées », commente en souriant M. Levai père depuis la 57e Rue Ouest. « Nous ne sommes pas d’accord sur beaucoup de choses, mais c’est beaucoup mieux comme ça. »

A l’heure où nombre de galeristes grossissent, s’allient ou disparaissent, rudoyés par une guerre des prix où valeur et valorisation d’une œuvre ne vont plus forcément de pair, Max répond calmement par une vision somme toute très familiale : « Etre marchand d’art, c’est saisir que certaines choses sont importantes et montrer au monde pourquoi », car « l’art sera toujours en avance sur son temps ».


Article publié dans le numéro de juin 2019 de France-Amérique

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