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Lettre à Pamela

D’une lectrice, nous rece­vons le message suivant : « France-Amérique is a franco­phile dream. » Merci à Pamela du Maryland qui nous récom­pense ainsi de nos efforts. Et nous laisse perplexe : qu’est-ce que la francophilie ?

Il n’existe aucun autre pays que la France pour susciter cette passion indéfinissable. Il n’est de « philie » que française, aussi répandue de par le monde et au cours des temps. Son revers est évidemment la franco­phobie mais peu répandue et provisoire, provoquée par un événement ponctuel comme, par exemple, le refus de s’associer à l’offensive militaire contre l’Irak en 2003. S’il existe une américanophilie, elle est le plus souvent limitée à quelque aspect de la société améri­caine telle son efficacité économique et, évidemment, à la reconnaissance pour la libération de l’Europe, par deux fois. Mais il ne se trouve pas d’Américanophilie globale et durable, symétrique à la Francophilie. Ce qui nous ramène à Pamela.

Nous n’avons pas voulu l’embarrasser par nos questions ni l’obliger à définir ce qu’elle entendait par francophilie ni en quoi notre magazine comblait son attente. Mais on peut reconstituer son sentiment en y ajoutant une pincée d’impertinence qui est plus française que francophile, ce qui rend les Américains souvent plus francophiles que ne le sont les Français de France. Car la francophilie est l’amour d’une France idéale autant que réelle. Les Américains francophiles, on le sait, sont sensibles à l’art de vivre, à la gastronomie, à la mode, à la littérature, au cinéma, aux châteaux et paysages, à la politesse, voire à l’art de la séduction qu’ils attribuent aux Françaises et aux Français. Tous ces traits de civilisation s’opposent consciemment ou pas, chez l’Américain francophile à un supposé « manque de raffinement » américain. Cette France des francophiles existe-t-elle vraiment ? Ou existe-t-elle encore ?

La société française au quotidien ne vit pas toute dans le raffinement, toutes les Françaises ne sont pas minces et élégantes, les logements sociaux parisiens ressemblent plus à ceux du Bronx qu’aux châteaux de la Loire et le couscous décongelé figure au dîner des Français plus souvent que le foie gras aux haricots verts croquants. La plupart des ouvrages publiés par des Américaines de passage et des films – ceux de Woody Allen en particu­lier – sélectionnent avec soin dans la France réelle, les élé­ments de rêve qui répondent à l’attente des francophiles.

Pareillement les arts français, pein­ture, architecture, littérature, au panthéon francophile, appar­tiennent plus souvent au passé qu’ils ne participent de la création contemporaine. Versailles, icône francophile s’il en est, rayonne toujours mais tel un astre mort dont les rayons perdurent tandis que le centre s’est éteint. Mais les Francophiles n’ont pas tout a fait tort car Versailles, s’il n’est plus le décor des fêtes qu’il fut naguère est toujours là et son parc immuable. De­vrait-on s’émerveiller des rayons ou se morfondre sur le centre qui s’éteint ? Les francophiles appartiennent à la première tendance et bien des Français, critiques par tempérament et blasés peut-être, à la seconde. Ce qui à France-Amérique nous plonge dans un dilemme constant : devons-nous nous cantonner à la France rêvée ou nous immerger dans la France réelle, quitte à désoler certains francophiles ?

Notre choix est de chevaucher une ligne de crête : nous privilégions le beau mais nous ne l’inventons pas comme s’y emploient les catalogues de voyage où sont gommées toutes les aspérités du paysage et de la société. Nous veillons aussi à ne pas nous enfermer dans l’ancien, nous ne pratiquons pas le culte d’une France qui n’existe plus. Qu’il s’agisse d’art de vivre, de littérature, de cinéma, de mode, il nous paraît plus enrichissant de partager avec nos lecteurs francophiles et francophones la France telle qu’elle est, éternelle mais changeante (Marcel Proust certes, mais Patrick Modiano aussi ; Hardouin Mansart, oui mais Jean Nouvel pas moins) et la relation franco-américaine telle qu’elle est, heureuse ou non, passionnée toujours. La bonne francophilie, selon nous, exige comme en Amour, d’apprécier l’autre pour ses défauts aussi et de trouver le bonheur dans l’inattendu. N’est-ce pas Pamela, chère inconnue du Maryland ?

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