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Louise Bourgeois la fugitive

L’artiste française, installée aux Etats-Unis fait l’objet d’une rétrospective à New York au musée Guggenheim. La photographe Dominique Nabokov dresse de cette artiste fascinante un portrait intime.

Dominique Nabokov est une photographe française dont les oeuvres, portraits ou reportages, ont été publiées en Europe et aux Etats-Unis dans le New Yorker, la New York Review of Books, Vogue, L’Express et bien d’autres revues. Elle connaît bien Louise Bourgeois pour l’avoir photographiée. Récit de l’intérieur.

Louise Bourgeois et moi sommes des voisines new-yorkaises. Nous habitons à un bloc l’une de l’autre sur la 20e Rue Ouest entre la 10e et la 8e Avenue. Nous sommes des « Chelsea Girls » et cela bien avant que le quartier ne soit devenu la Mecque de l’art contemporain. En route vers mon labo de photos, je passe plusieurs fois devant sa maison, un « brownstone » de trois étages qui ne paye pas de mine, et chaque fois mon regard se porte machinalement vers la grande fenêtre aux barreaux bombés de la pièce du rez-de-chaussée, où une lampe est toujours allumée et où la célèbre artiste franco-américaine travaille souvent.

Si je n’aperçois pas la silhouette de Louise, je l’imagine dans la pièce arrière qui donne sur le jardin, un non-décor gris et intemporel, à des années lumières des espaces luxueux auxquels nous ont habitués les artistes américains millionnaires. J’ai immortalisé cette pièce dans mon livre de polaroids, New York Living Rooms. C’est là que Louise Bourgeois tient tous les dimanches après-midi salon et reçoit ceux qui ont le courage d’affronter la sévérité de son jugement. Accourus du monde entier, des artistes, aspirants artistes, des journalistes, mais aussi des commissaires d’expositions, des conservateurs de musées, viennent lui présenter leurs travaux et discuter de leurs projets. Il y a parfois plus de vingt personnes dans cette pièce aux proportions modestes!

L’expérience peut être rude. Il ne faut pas attendre de la Reine Louise des compliments ou des encouragements de circonstance. Son questionnaire laconique est meurtrier comme une flèche et il vaut mieux avoir la bonne réponse pour l’affronter, sinon plus dure sera la chute ! Il règne dans ces réunions dominicales une atmosphère d’adoration presque religieuse autour de Louise quasi muette, (« Je ne réponds pas aux questions, je les pose, » dit-elle avec un soupçon de malice) assise derrière sa table face à son auditoire fasciné.

A 97 ans, elle est devenue un des monuments de l’art contemporain. Son œuvre dépasse toute classification. Son oeuvre dépasse toute classification. « Louise est une tribu à elle seule », a dit d’elle Henry Geldzahler, conservateur d’art moderne au Metropolitan Museum de New York dans les années 1970.

Elle est peut être aujourd’hui l’artiste la plus exposée dans le monde. Une formidable revanche pour celle qui a dû attendre l’âge de 71 ans pour cesser d’être seulement une artiste pour artistes. C’était en 1982, lorsqu’Agnès Gund organisa au MoMA la première rétrospective très controversée Louise Bourgeois, qui enfin ouvrit les yeux du monde de l’art sur l’oeuvre de cette immense artiste franco-américaine. Au sujet de cette dernière étiquette, Louise dit simplement : « Je suis une fugitive qui a réussi ! »


Exposition
Au Musée Guggenheim de New York du 27 juin au 28 septembre 2008.
www.guggenheim.org


Dominique Nabokov est une photographe française installée à New York. Elle est l’auteur du livre New York Living Rooms (Overlook Press, 1998).

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