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Lucky Luke, un cow-boy à Paris

Inconnu aux Etats-Unis où le marché de la bande dessinée est dominé par les comics et les super-héros de la franchise Marvel, Lucky Luke est un héros de la bande dessinée francophone. Pour la première fois avec Lucky Luke, un cow-boy à Paris, publié en français et en anglais, le justicier quitte l’Ouest américain pour la France de la Belle Epoque.

Nés de la plume du dessinateur belge Morris en 1946, les 95 albums de ce cow-boy itinérant du Far West, adaptés en dessin animé et au cinéma, se sont vendus à plus de 300 millions d’exemplaires. Lucky Luke n’avait jusqu’ici que très rarement quitté le territoire américain. Ses aventures l’avaient conduit au Mexique (Tortillas pour les Dalton, 1967) et au Canada (Les Dalton dans le blizzard, 1962) mais jamais au-delà de l’océan Atlantique. Avec Lucky Luke, un cow-boy à Paris, publié en français et en anglais, le justicier quitte l’Ouest américain et visite la France du XIXe siècle.

Western franco-belge, la série Lucky Luke a toujours assumé sa fascination pour le mythe américain. Les aventures de Lucky Luke sont publiées pour la première fois en 1947 dans le journal L’Almanach de Spirou. Son héros est né de la collaboration entre le dessinateur Morris et le scénariste Goscinny (auteur avec Uderzo de la bande dessinée à succès Astérix, et du Petit Nicolas créé avec son ami Sempé). Pour dessiner son cow-boy, Morris s’inspire d’une galerie de personnages historiques, comme le braqueur de diligences Jesse James qui terrorisa les honnêtes gens dans les années 1870 aux Etats-Unis, l’aventurière Calamity Jane ou encore Roy Bean, juge et hors-la-loi.

Autre source d’inspiration du dessinateur, le cinéma et les acteurs hollywoodiens ayant marqué sa jeunesse : Tom Mix, William Hart, Roy Rogers, Gene Autry et Gary Cooper. Des personnages hauts en couleur comparés au héros à qui l’on reproche parfois son flegme inébranlables. A ses débuts, Lucky Luke abat tout de même quelques hors-la-loi, dont Bob Dalton, l’un des quatre frères historiques (Grat, Bill et Emmet).

A partir du douzième album, il affronte les cousins Dalton, Joe, Jack, William et Averell, qui cherchent à se venger. Mais la France du baby boom craint que les bandes dessinées et autres publications américaines pervertissent ses enfants : un certain moralisme s’installe. La loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse oblige Morris à censurer ses histoires : Bob Dalton est capturé vivant, le décor des saloons aseptisés, les femmes de petite vertu rhabillées. Et Lucky Luke troquera aussi sa cigarette pour un brin de paille en 1983.

Morris en Amérique

Pour créer ses décors, Morris part silloner les Etats-Unis en 1948, accompagné des dessinateurs Franquin et Will. Il y restera six ans et y fera la rencontre d’Harvey Kurtzman (fondateur de Mad Magazine) et du scénariste René Goscinny avec qui il s’associe pour déveloper les aventures du cow-boy solitaire. En Europe, Lucky Luke devient incontournable, en partie grâce au sens de la formule de Morris qui inspirera deux expressions devenues célèbres : « l’homme qui tire plus vite que son ombre » désignant Lucky Luke, et le « neuvième art » pour qualifier la bande dessinée.

De l’avis des critiques, les derniers albums de Morris avant sa disparition en 2001 sont loin d’égaler en qualité ceux du tandem formé avec Goscinny, disparu en 1977. A leur suite, les humoristes français Laurent Gerra, les écrivains Daniel Pennac et Tonino Benacquista s’essaieront au scénario. Sans convaincre les fans de la première heure pour qui la raison de cet échec n’incomberait pas à Achdé, dessinateur attitré depuis 2003, mais plutôt « à des scénarios poussifs, encombrés par les innombrables codes de la série à caser (Rantanplan, Averell qui a faim, les jeux d’ombres…) empêchant à des intrigues dignes d’intérêt de se développer de manière fluide ».

L’arrivée de Jul — scénariste du très réussi La Terre promise, dans lequel Lucky Luke convoyait à travers les plaines du Far West une famille de Juifs ashkénazes fraîchement débarquée d’Europe, vendu à 380 000 exemplaires — marque un tournant. Lucky Luke, un cow-boy à Paris est le deuxième opus scénarisé par Jul. Au-delà de l’événement éditorial, rémunérateur pour son éditeur Dargaud et son label Lucky Comics, cette date marque une rupture dans la géographie de la série puisque Lucky Luke quitte pour la première fois son Amérique natale pour le vieux continent. C’est en tombant à Paris sur une vieille photo de la statue de la Liberté datant de 1884 que l’idée de raconter cette histoire franco-américaine insolite est venue au scénariste.

Un Américain à Paris

« Je me suis demandé quel grand événement s’était produit entre 1860 et 1886, qui sont les dates correspondant aux histoires des albums de Lucky Luke ; j’ai découvert celles de la création de la statue de la Liberté », s’amuse le scénariste. L’histoire s’ouvre sur cette étrange rencontre : en plein désert, Lucky Luke découvre une gigantesque main de bronze armée d’une torche : celle de la statue d’Auguste Bartholdi (1834-1904), offerte par la France aux Américains à la fin du XIXe siècle. Une image qui n’est pas sans rappeler la scène finale du film La Planète des singes de Franklin J. Shaffner (adapté du roman de Pierre Boulle).

« Bartholdi a effectivement écumé les Etats-Unis avec le bras de sa statue pour récolter de l’argent. Cela collait bien à l’ADN de la série : des faits historiques avérés, un personnage un peu hurluberlu et ce voyage qui permet des rencontres improbables. » De là, le scénario imagine une tournée promotionnelle de Bartholdi à travers l’Ouest américain. Car si la statue est terminée et prête à être livrée, il manque de quoi financer son gigantesque piédestal. Un parcours plein de dangers et semé d’embûches commence. D’autant qu’un directeur de pénitencier, le vilain de l’histoire, rêve de construire une prison modèle sur Bedloe’s Island (devenue Liberty Island), à l’entrée du port de New York, où doit être implanté le monument.

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© Luck Comics/Dargaud

Lucky Luke prend le sculpteur français sous sa protection. A la demande du vice-président américain, il l’escorte à Paris. Arrivé à la Gare Saint-Lazare, il découvre la Ville Lumière, croisant en chemin Madame Bovary, Gustave Eiffel, Claude Monet, Victor Hugo, Rimbaud et Verlaine. Il s’initie aux joies des cuisses de grenouilles et à la mauvaise humeur des garçons de cafés. Il profite de sa présence à Paris pour s’encanailler un peu : il goûte au beaujolais et achète des dessous pour les filles de saloon. Quant à Jolly Jumper, que tout le monde appelle « Joli Jean-Pierre », il remporte une course hippique à l’hippodrome d’Auteuil.

Un cow-boy made in Belgium

Les clins d’œil à l’actualité et à l’histoire même de la série sont assez malins. Comme cette question d’une Parisienne bon teint à Lucky Luke, qui en reste bouche bée: « Vous êtes d’origine belge, monsieur Luke? […] Ces couleurs “noir, jaune, rouge” ce sont bien les couleurs du drapeau belge, non? ». Ou lorsque le train s’arrête au milieu des voies, et que Lucky Luke demande : « Ce sont des bandits ? Des Indiens ? » « Pire que ça », répond Bartholdi. « Ce sont des grévistes du rail. »

Le dessinateur s’est appliqué à illustrer des lieux emblématiques de la capitale, glissant ça et là de nombreux clins d’œil. Les gargouilles de Notre-Dame ressemblent étrangement à Rantanplan tandis que le personnage de Rimbaud rappelle le colérique Billy the Kid. Tiré à 500 000 exemplaires, Un cow-boy à Paris était en tête des ventes de bandes dessinée des librairies françaises avant Noël.


Lucky Luke, Un cow-boy à Paris, Lucky Comics, 2018, 10,95 euros.


Article publié dans le numéro de janvier 2019 de France-Amérique

  • Passionnante, l’histoire du cow-boy américain qui nous permet une traversée transatlantique et de s’interroger sur l’American Dream. Qu’en est-il aujourd’hui ? En 2019, Lucky Luke ne viendrait-il pas vivre à Paris un French Dream ?
    Anne-Elisabeth

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