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« Made in France », le « film maudit » sort aux Etats-Unis

Par deux fois, la sortie du film de Nicolas Boukhrief a été repoussée. Une première fois en janvier 2015, à la suite de l’attentat contre Charlie Hebdo, puis la même année après les fusillades et prises d’otages du 13 novembre. Thriller sur la naissance d’une cellule islamiste en région parisienne, la fiction était trop proche de la réalité. Disponible en France depuis janvier, le film est sorti cette semaine en VOD aux Etats-Unis.

France-Amérique : Comment est né le scénario de Made in France ?

Nicolas Boukhrief : L’idée m’est venue en mars 2012. Un Français de 23 ans, Mohammed Merah, venait d’assassiner trois militaires et quatre civils à Montauban et à Toulouse. J’ai été choqué par cette histoire. Mohammed Merah n’était pas seulement un tireur isolé ; il prétendait être le soldat d’une idéologie. J’en ai conclu qu’il devait y avoir d’autres cas comme le sien. Au fil de mes recherches, je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas de documents qui expliquaient comment de jeunes Français pouvaient arriver à ce stade de violence.

Comment ce film sur un sujet aussi sensible a-t-il été accueilli ?

Acteurs et distributeurs ont tous refusé de travailler avec nous. Certaines mairies nous ont refusé des lieux de tournage. La SNCF nous a refusé la location d’un terrain vague. On m’a dit que le sujet était anecdotique et qu’il n’intéresserait personne. Les gens avaient peur que les terroristes se vengent. Après trois mois de tournage, entre août et octobre 2014, un distributeur a finalement accepté le film et prévu sa sortie à la mi-janvier 2015. Mais le 7 janvier 2015, la rédaction de Charlie Hebdo était prise pour cible. Le film était devenu trop sensible. Le distributeur a tout annulé. Un nouveau distributeur a accepté de sortir le film le 26 novembre 2015. Mais treize jours plus tôt, le 13 novembre, Paris subissait une nouvelle vague d’attentats terroristes. Nous avons décidé de ne pas sortir le film. Nous ne pouvions pas organiser une première alors que des gens étaient en train de mourir à l’hôpital.

Votre film est-il sorti trop tôt ?

Non. Il serait impossible de faire ce type de long métrage aujourd’hui. On a réussi à le faire en 2014 parce que la terreur n’était pas encore générale. Ce qui a dérangé, c’est que les personnages principaux soient des terroristes, et non des victimes. Nous étions les premiers à aborder le sujet de la « menace intérieure » et de la radicalisation au cinéma. Les réalisateurs français ont toujours passé sous silence ce sujet, même après les attentats de la station Saint-Michel en 1995 ou les attentats du 11 septembre 2001.

Comment avez-vous traité les personnages de terroristes dans votre film ?

Made in France montre une image peu glorieuse des terroristes. Ils sont lâches, mythomanes et ringards. Dans les films, les méchants sont généralement des personnages charismatiques ; eux n’ont absolument rien de viril ou d’emblématique. Le chef de la cellule, qui se targue d’être un grand djihadiste, est un minable. Le djihadisme n’est qu’une pulsion de mort, un fantasme romantique ultra morbide.

Pourquoi avoir choisi le point de vue d’un journaliste infiltré plutôt que celui d’un policier, comme c’est souvent le cas dans un thriller ?

A l’époque du tournage [en 2014], les policiers n’avaient pas le droit d’infiltrer les réseaux terroristes [la loi sur le renseignement du 24 juillet 2015 autorise et facilite l’infiltration policière]. Je voulais que le film colle au plus près à la réalité, j’ai donc fait de mon personnage principal un journaliste. Par ailleurs, le journaliste ne se bat pas. C’est un intellectuel qui représente le savoir et l’éducation. Si j’avais choisi de faire de Sam [le personnage principal] un policier, le film serait devenu un duel de Western du type « méchants contre gentils ».

Made in France pose-t-il aussi la question de l’intégration en France ?

Imaginez que vous vivez dans une banlieue délaissée par les autorités. Vous n’êtes rien, tout le monde se fout de vous. Et puis du jour au lendemain, certains jeunes de votre quartier se retrouvent à la une de tous les journaux après avoir pris une Kalachnikov et tiré sur des civils au nom de la religion. Un jeune qui est perturbé et qui, comme beaucoup de membres de sa génération, est en constante quête de célébrité, peut vite déraper. Par ailleurs, notre société a mis de côté les questions de religion, au nom d’un libéralisme effréné. Parce qu’elles ont manqué de place pour pratiquer leur religion et d’en parler, les jeunes générations sont devenues très pratiquantes — bien plus que leurs parents. Cela a conduit à un repli communautaire, visible en France comme aux Etats-Unis. En témoignent l’élection de Donald Trump ou la percée de François Fillon et son programme conservateur.

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