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Manet et la beauté moderne

Cette exposition qui sera présentée à partir du 26 mai à l’Art Institute de Chicago est la première qui se concentre sur les dernières années de l’œuvre d’Edouard Manet, quand, sa mauvaise santé l’ayant éloigné de la vie parisienne, il opéra une sorte de transformation artistique.

« Dans le champ révolutionnaire de l’invention de la peinture moderne, il fut, de l’avis général, le premier parmi ses pairs — le George Washington du chevalet. » C’est ce qu’écrivait, il y a presque deux décennies, le critique d’art du New Yorker, Peter Schjeldahl, à propos des natures mortes de Manet. Et si des expositions s’intéressant à des aspects moins connus de son œuvre ont éclairé le public sur l’artiste, il demeure un des rares « pères du modernisme », un homme dont l’humanité a été largement éclipsée par son statut iconique.

L’exposition Manet and Modern Beauty (Manet et la Beauté moderne), qui sera présentée à partir de la fin du mois de mai à l’Art Institute de Chicago, avant de déménager à l’automne au J. Paul Getty Museum de Los Angeles, rappelle aux visiteurs que l’artiste était un être de chair. C’est la première exposition qui se concentre sur les dernières années de son œuvre, quand, sa mauvaise santé l’ayant éloigné de la vie parisienne, il opéra une sorte de transformation artistique.

Né en 1832 dans une famille bourgeoise de la capitale, Manet ne parvint à embrasser sa vraie vocation qu’après plusieurs échecs au concours d’entrée de l’Ecole navale, anéantissant les espoirs de son père qui souhaitait pour son fils une activité plus convenable. Il passera six années à étudier sous la houlette du peintre académique Thomas Couture et à s’imprégner des vieux maîtres au musée du Louvre et à l’étranger. Et s’il fut un précurseur, il n’oublia jamais sa formation classique.

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Edouard Manet, Le Printemps, 1881. © The J. Paul Getty Museum, Los Angeles

On pourrait s’étonner qu’en dépit des innovations qu’on lui doit — par exemple, la planéité des formes —, il n’a jamais cherché à passer pour un artiste rebelle. Comme l’explique Schjeldahl, « son œuvre a fait scandale, ce qui le tourmentait. Il voulait plaire. » Durant toute sa carrière, il présenta ses toiles au Salon officiel, suscitant la controverse au sein de l’establishment avec des œuvres comme Olympia, son interprétation réaliste et effrontée du thème de l’odalisque, ou voyant certaines de ses œuvres refusées, dont la plus célèbre est sans doute Le Déjeuner sur l’herbe. Bien que très proche des Impressionnistes, il ne participa jamais à leurs expositions.

A la fin des années 1870, période à laquelle débute cette exposition, Manet souffre des effets de la syphilis. Il peine à marcher — il sera par la suite amputé d’une jambe — et commence à faire des cures de repos en dehors de Paris. Quelles qu’en soient les raisons — son exil hors de la ville, la prise de conscience de sa finitude, le handicap consécutif à sa maladie —, il se consacre au beau pour le beau, peignant des femmes du monde, des scènes de campagne et des natures mortes (souvent des bouquets de fleurs apportés par ses visiteurs), ainsi que des aquarelles et des pastels réalisés rapidement.

Parmi les œuvres les plus marquantes sur les quelque 90 tableaux présentés, Le Printemps, un portrait de l’actrice Jeanne Demarsy, dévoilé au Salon de 1882, un an avant la mort du peintre, à 51 ans. « En trente ans de carrière au Salon qui, comme chacun sait, fut parfois houleuse et controversée, c’est l’un des seuls tableaux qui désarma les critiques et obtint un succès retentissant », précise Scott Allan, conservateur adjoint au Getty Museum et l’un des commissaires de l’exposition. « Donc, d’une certaine manière, c’est le couronnement de la carrière de Manet. »

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Edouard Manet, Dans la serre, circa 1877–79. © Staatliche Museen zu Berlin, Nationalgalerie

Alors que la composition évoque l’art du portrait des débuts de la Renaissance italienne, la « beauté moderne » mentionnée dans l’intitulé de l’exposition serait apparue évidente au public du XIXe siècle. Dans son essai de 1863, Le Peintre de la vie moderne, Baudelaire insiste sur l’importance de dépeindre la mode du moment, dont la nature éphémère en fait une authentique marque de fabrique de « l’ici et maintenant ».

On sait que Manet veillait avec soin à l’élégance de ses sujets, achetant lui-même les tenues. Une autre toile intitulée L’Automne, représente la riche demi-mondaine Méry Laurent, dont Proust s’inspira pour le personnage d’Odette dans A la recherche du temps perdu, dans ses propres vêtements. Manet ne peignit jamais L’Eté, pas plus que L’Hiver.

Parmi les pièces les plus poignantes et rarement présentées, une quinzaine de lettres illustrées de fruits, de fleurs et d’autres éléments de la nature, témoignages fragiles des petits plaisirs du quotidien. Et l’on ne peut alors s’empêcher de songer à cette remarque de Peter Schejldahl à propos des toiles de Manet : « Chacune est une leçon sur la mort : qu’elle n’approche pas. Contentez-vous de vivre. »


Manet and Modern Beauty

Du 16 mai au 8 septembre 2019
Art Institute of Chicago
Chicago, IL

Du 8 octobre 2019 au 12 janvier 2020
J. Paul Getty Museum
Los Angeles, CA


Article publié dans le numéro de mai 2019 de France-Amérique

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