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Marcel Duchamp s’installe à Washington D.C.

Grâce à un don important, le Hirshhorn Museum de Washington D.C. va offrir un accès sans précédent à l’œuvre d’un des artistes les plus importants et les plus influents de notre époque.

Marcel Duchamp a un jour déclaré : « On peut apprendre une technique, mais on ne peut pas apprendre à avoir une imagination originale. » Une remarque que les visiteurs de l’exposition Marcel Duchamp : La collection Barbara et Aaron Levine, qui ouvre ses portes ce mois-ci au Hirshhorn Museum and Sculpture Garden de Washington D.C., devraient retenir. Première d’une exposition en deux volets en l’honneur d’une promesse de don à l’institution, elle présente quelque 35 œuvres couvrant la carrière de Duchamp à l’époque où il faisait des allers-retours entre Paris et New York, des portraits de l’artiste par Man Ray, Henri Cartier-Bresson et bien d’autres de son entourage, ainsi que des hommages plus contemporains. La deuxième exposition, prévue pour avril 2020, s’intéressera à l’héritage de Duchamp à travers le prisme de la collection permanente du Hirshhorn Museum.

Associé à divers mouvements comme le dadaïsme, le cubisme et le surréalisme, mais n’adhérant qu’à sa propre vision singulière, Duchamp est à l’origine de la notion de l’idée comme art, privilégiant le conceptuel sur ce qu’il nomme le « rétinien » et mettant en valeur la contribution essentielle du spectateur. « Bien qu’il soit impossible de définir l’art, il en a élargi la définition », explique, dans un entretien avec Evelyn Hankins, conservatrice en chef du musée, Aaron Levine, obsédé de Duchamp auto- proclamé, qui a acquis la collection avec son épouse Barbara. « Il en a étendu le champ, comme John Cage ou Bach ont étendu celui de la musique. »

Duchamp en a fait sa marque, à travers ses « ready-made » — des objets usuels manufacturés, qu’il a signés et parfois légèrement modifiés ou composés, révélant, comme le dit l’artiste Robert Rauschenberg, « le manque d’art dans l’art et la créativité dans chaque objet ». Qu’il ne subsiste de ces pièces que des répliques signées bouleverse davantage encore les notions traditionnelles de la valeur d’unicité et d’authenticité. Plusieurs ready-made sont présentés dans l’exposition, dont Hat Rack (Porte-Chapeau) et Comb — un peigne à chien, rien de moins.

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Marcel Duchamp, Porte-Chapeau (Hat Rack), 1917-1964. © Association Marcel Duchamp/ADAGP, Paris/Artists Rights Society, New York 2018

Certains visiteurs seront sans doute surpris d’apprendre que l’ « auteur » de Comb a fait ses débuts en tant que peintre traditionnel. Duchamp est né en 1887 en Normandie dans une famille d’artistes. Après le lycée, il suit à Paris ses frères aînés, le graveur et peintre Gaston, connu sous le nom de Jacques Villon, et le sculpteur Raymond (Duchamp-Villon). Dans la capitale, il étudie la peinture à l’Académie Julian, exécute des dessins humoristiques pour des magazines et tâte du post-impressionnisme et du fauvisme. Cependant, même le cubisme, plus cérébral, ne réussira pas à retenir son intérêt.

En 1912, les choses vont changer. Au printemps, il propose au Salon des Indépendants le tableau Nu descendant un escalier, n° 2 — rencontre cubiste/futuriste avec une femme-robot en mouvement — qu’on lui demande de remplacer par quelque chose de moins provocateur. Il préfère alors jeter l’éponge. « A partir de ce moment », écrit l’historien de l’art Francis M. Naumann dans le catalogue de l’exposition, « Duchamp a décidé que plus jamais il ne se soumettrait à une quelconque forme de système de jury et qu’il ne tenterait plus de se conformer aux attentes des autres, un principe libérateur qui allait changer sa vie à jamais et le libérer des codes établis du monde de l’art ».

Néanmoins, l’année suivante, ce même tableau rencontre un succès teinté de scandale à l’Armory Show de New York, un début fracassant sur la scène américaine dont l’écho résonne encore de nos jours. Lorsqu’il arrive à New York pour la première fois en 1915, exempté de servir sous les drapeaux pendant la Première Guerre mondiale à cause d’un souffle au cœur, et désireux de fuir Paris, il est surpris de découvrir qu’il est une célébrité. Duchamp se réjouit du manque de respect pour le passé de la ville, ce qui en fait, selon lui, « un terrain de jeu idéal pour de nouvelles expériences ». Il en repart en 1918, mais reviendra régulièrement pour des séjours pouvant durer jusqu’à une année, avant d’émigrer définitivement en 1942 et de devenir citoyen américain en 1955.

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Marcel Duchamp, La Mariée mise à nu par ses célibataires, même (Le Grand Verre), 1934. © Association Marcel Duchamp/ADAGP, Paris/Artists Rights Society, New York 2018

Lors de cette première année passée à New York, Duchamp commence à travailler sur son chef-d’œuvre le plus provocateur, La Mariée mise à nu par ses célibataires, même (Le Grand Verre), qu’Aaron Levine décrit comme une « tentative de créer la sexualité de façon mécanique ». L’artiste mettra par la suite dans La Boîte verte et La Boîte blanche les facsimilés réalisés par ses soins de ses notes manuscrites et de ses dessins, œuvres complémentaires du Grand Verre, qui invitent à la participation active du spectateur. Les deux sont présentées, tout comme sa boîte la plus célèbre, la Boîte-en-valise — un musée portatif ingénieusement assemblé contenant de minuscules répliques de douzaines de ses œuvres, le premier Duchamp que les Levine aient acquis.

Lorsque Evelyn Hankins a demandé aux Levine pourquoi ils avaient choisi son institution pour leur donation, la première réponse d’Aaron a été : « Parce que vous êtes voisin du Musée de l’Air et de l’Espace visité par des millions d’enfants. Et j’espère que quelques-uns, en passant devant le Hirshhorn, auront la curiosité d’y faire un saut, et d’expérimenter une nouvelle vision de l’art. » A n’en pas douter, le jeune public s’amusera en contemplant L.H.O.O.Q., la version moustachue de La Joconde réalisée par Duchamp. Certains parents, s’ils sont francophones, ne manqueront pas de s’interroger sur ce titre osé — que Duchamp avait traduit par « There’s a fire down below » —, lorsqu’ils détacheront distinctement chaque lettre de cet allographe. Les autres se contenteront d’une interprétation tout public : L.H.O.O.Q. se prononce « Look » — « Regardez ».


Marcel Duchamp: The Barbara and Aaron Levine Collection
Du 9 novembre 2019 au 12 octobre 2020
Hirshhorn Museum and Sculpture Garden
Washington D.C.


Read the entire article in the November 2019 issue of France-Amérique!

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