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Marie Cuttoli, tisseuse de modernité

Femme visionnaire oubliée des manuels d’histoire de l’art, Marie Cuttoli a fait de la tapisserie traditionnelle un support de la modernité. Déterminée à relancer les industries du tissage algérien et français, cette amie des collectionneurs américains a commandé des œuvres aux plus grands artistes de son temps tels que Pablo Picasso, Man Ray et Henri Matisse, ouvrant à beaucoup les portes des collections des musées américains. Elle fait l’objet d’une exposition à la Fondation Barnes de Philadelphie, qui a rouvert ses portes le 25 juillet.

On l’imagine fière dans une galerie en vogue de Manhattan, observant le Tout-New York se réjouir ou s’emporter devant son dernier défi : de l’art moderne revisité en tapisserie. Brune menue et élégante d’une cinquantaine d’années, coiffée d’un carré court et d’une mèche blanche, Marie Cuttoli est une pionnière discrète. Prônant le dialogue entre l’art pictural et appliqué, l’entrepreneuse française présente en 1936 à Manhattan une série de 17 toiles saisissantes. Ces panneaux de laine ou de soie tissés par les ateliers ancestraux de Beauvais et d’Aubusson n’affichent ni les motifs ni les couleurs d’artistes Renaissance ou baroque mais des œuvres signées Picasso, Georges Braque, Raoul Dufy et Matisse, créées à dessein pour la collectionneuse ! L’art révolutionnaire des maîtres modernistes est transformé : adoucies par la souplesse du support, les lignes du cubisme et les couleurs ardentes post-fauvistes deviennent moins cassantes, les envolées surréalistes plus palpables. L’audacieuse galeriste a réussi son pari : l’Amérique est conquise et la « haute lisse » héritée des manufactures royales, que l’on croyait enterrée dans un passé glorieux mais poussiéreux, amorce en ce XXe siècle un grand retour.

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Le Corbusier, Marie Cuttoli, tissé à Aubusson, 1936. © Fondation Le Corbusier/ADAGP, Paris/Artists Rights Society, New York 2020

Marie Cuttoli a joué un rôle essentiel dans cette ouverture de l’art moderne à de nouvelles formes d’expression, comme le démontre la grande exposition que lui dédie jusqu’au 23 août la Fondation Barnes à Philadelphie, Marie Cuttoli: The Modern Thread from Miró to Man Ray. « C’était une entrepreneuse qui a su faire bouger les lignes du discours dominant sur l’art moderne », explique Cindy Kang, conservatrice assistante du Barnes. Mais « c’est le type de personnes que l’histoire et les études d’art laissent souvent dans l’ombre » car « son œuvre transgresse les catégories ». A l’heure d’une nouvelle prise de conscience du rôle des femmes dans l’histoire, particulièrement dans la sphère artistique, « c’est une trajectoire que nous sommes plus enclins à apprécier ».

Fille d’un limonadier de Tulle, Marie Cuttoli débarque à l’adolescence avec sa famille dans le Paris avant-gardiste de l’entre-deux-guerres. Après la rencontre d’un avocat député de Constantine, qu’elle épouse en 1920, la jeune femme vit entre Paris et l’Algérie, où elle développe sa première affaire, une confection de tapis tissés dans la médina reproduisant les cartons d’artistes modernes. En 1922, elle fonde à Paris la maison Myrbor, ancêtre des concept stores, qui rassemblait outre des tapis et autres objets de décoration, des œuvres de maîtres et des vêtements « couture » issus de collaborations avec des artistes comme la peintre russe Nathalie Gontcharova. Que ce soit sur un sol, une paroi verticale ou un vêtement, son idée reste la même : appréhender le textile comme une autre voie d’expression de l’art moderne, en mouvement. « Si vous aimez voir un Léger, un Lurçat ou un Picasso sur vos murs, vous aimerez porter du Myrbor », clamaient en 1929 les sœurs Thérèse et Louise Bonney dans un guide de shopping américain à Paris.

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Helena Rubinstein devant la tapisserie Secrets de Pablo Picasso, vers 1955 © The Estate of Erwin Blumenfeld

Dans les années 1930, Marie Cuttoli s’impose sur la scène culturelle. On retrouve la « grande amie » de Picasso, comme la surnommait Françoise Gilot, la muse du peintre, sur des clichés de Man Ray dans sa villa de Shady Rock au cap d’Antibes, aux côtés de Dora Maar et de son mari Paul. Sur d’autres, elle côtoie le poète Paul Eluard, le dirigeant socialiste Léon Blum, la femme d’affaires américaine Helena Rubinstein. Mettant à profit les besoins de l’industrie du tissage en crise, elle use de son flair et de son réseau pour développer son projet de toiles modernistes. Picasso, l’un des premiers, se laisse convaincre. Les autres suivent. En 1939, une exposition de tapisseries et d’objets modernistes prêtés par Marie Cuttoli au San Francisco Museum of Art attire plus de dix millions de visiteurs.

Initialement prévue pour quelques mois, l’exposition se transforme avec le début de la Deuxième Guerre mondiale et la fermeture des frontières en exposition itinérante, voyageant à Honolulu, Détroit, Cleveland et dans le Massachusetts. Ce fut « quelque chose de formidable », commente Jean-Louis Andral, directeur du Musée Picasso d’Antibes, pour qui Marie Cuttoli s’est muée en « ambassadrice de la culture française et européenne aux Etats-Unis », offrant aux artistes de nouvelles opportunités « de connaître un public […] qu’ils n’auraient pas connu » sans elle. Le temps de la guerre, la femme d’affaires trouve refuge outre-Atlantique, aidée par le docteur Barnes, célèbre collectionneur d’art et philanthrope de Philadelphie.

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Raoul Dufy, Paris, tissé par l’atelier Delarbre à Aubusson, 1934. © CNAC/MNAM/Dist. RMN-Grand Palais/Art Resource, NY/Artists Rights Society, New York/ADAGP, Paris

Après 1945 pourtant, Marie Cuttoli tombe peu à peu dans l’oubli. Aux Etats-Unis, « la lecture héroïque et masculine de l’expressionisme abstrait », prédominante dans l’art contemporain d’après-guerre, « se détache de la tapisserie française, jugée trop féminine, décorative », explique Cindy Kang, tandis qu’en Europe, l’artiste Jean Lurçat et l’architecte Le Corbusier, avec son concept de muralnomad (un décor mural nomade possédant des propriétés d’isolation acoustique et thermique), se hissent sur le devant de la scène. La contribution de Marie Cuttoli est minimisée, voire critiquée, jugée trop timorée dans sa réinvention d’un medium qui se veut un genre indépendant de la peinture, loin de toute imitation. En 2020, à la suite de Cindy Kang, une nouvelle génération de commissaires d’expositions et d’historiens de l’art américains estiment toutefois que le rôle de cette Française mérite d’être réévalué. Car c’est aux Etats-Unis après tout qu’il a été jadis le mieux apprécié.


Marie Cuttoli: The Modern Thread from Miró to Man Ray

Du 25 juillet au 23 août 2020
The Barnes Foundation, Philadelphie


Article publié dans le numéro de juin 2020 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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