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Le Paris occupé de Janet Flanner

Son nom de plume était Genêt. Fille d’un quaker d’Indianapolis, Janet Flanner (1892-1978) a écrit pendant cinquante ans des « Lettres de Paris » pour le New Yorker, peignant avec brio la vie parisienne. Rattrapée par la politique dans les années 1930, elle abandonne peu à peu sa neutralité et invente une nouvelle forme de journalisme. Obligée de rentrer aux Etats-Unis au début de la Deuxième Guerre mondiale, elle décrit à distance le quotidien des Français sous l’Occupation. Ses chroniques viennent de paraître en français sous le titre Paris est une guerre.

Quand Janet Flanner arrive en France en 1922, Paris est une fête, comme l’a écrit Hemingway : de nombreux artistes et intellectuels américains, tels que Francis Scott Fitzgerald, Djuna Barnes, Nancy Cunard ou Berenice Abbott, y ont trouvé la liberté, l’insouciance et un bouillonnement culturel. Installée à l’Hôtel Saint-Germain-des-Prés avec sa compagne, Solita Solano, elle fréquente les salons de Gertrude Stein et Natalie Barney, se rend régulièrement à la librairie Shakespeare & Company de Sylvia Beach et Adrienne Monnier, apprend le français.

En 1925, le patron du New Yorker, créé depuis peu, lui demande d’écrire, dans une lettre bimensuelle, le point de vue des Français sur leur pays. Harold Ross veut du style, de l’humour, de la légèreté et surtout pas de politique. « Ses chroniques décrivaient, sans ordre apparent, les micro-événements parisiens, la mode des bas de soie couleur pêche Melba, la hausse du prix du champagne et la grève des employés de banque », écrit Michèle Fitoussi, biographe de Janet Flanner. « Leur cohérence venait de son parti pris stylistique, un ton distancié qui appelait la connivence. »

A partir des années 1930, effrayée par la montée du fascisme en Europe mais aussi par les idées communistes, Janet Flanner comprend que la position neutre n’est plus tenable. La crise du 6 février 1934, une manifestation antiparlementaire organisée à Paris par des ligues d’extrême-droite, est un révélateur. Elle va imposer à Ross de témoigner sur la situation politique en Europe et devient grand reporter. En 1935, elle signe même un portrait d’Adolf Hitler (sans l’avoir rencontré), qu’elle peint en dangereux bouffon, mi-clown mi-psychopathe.

Si elle refuse de partir en Espagne, comme le lui demandent Hemingway et Nancy Cunard, elle se rend dans les camps du sud de la France, à Argelès-sur-Mer, à Saint-Cyprien et à Amélie-les-Bains, pour témoigner de la situation tragique des vaincus de la guerre civile espagnole, parqués comme des prisonniers. Après l’invasion de la Pologne par Hitler, le 1er septembre 1939, elle décide de rentrer à New York. « En dix-sept ans de vie, elle avait accumulé des souvenirs pour un siècle », raconte Michèle Fitoussi. « Certes, Paris avait beaucoup changé à la fin des années trente, elle s’était américanisée et ce n’était pas toujours heureux, mais elle l’aimait autant qu’à son arrivée. »

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Adolf Hitler à Paris le 23 juin 1940, le lendemain de la signature de l’armistice franco-allemand. © API/Gamma-Rapho

De retour à New York, Janet Flanner ne cesse pas pour autant d’observer la France. Pendant cinq ans, à la demande d’Harold Ross, elle va raconter avec une étonnante précision, et sous son vrai nom, le quotidien des Français sous l’Occupation. Enquêtant à distance, elle écoute la radio, compulse la presse, s’appuie sur les témoignages des réfugiés français et des expatriés américains. Recoupant ses sources, elle décrit le « désespoir et l’angoisse » d’une partie des Français, le pillage systématique et l’obsession raciale des Allemands. « Semblables à des termites affamés qui ont attendu leur heure pendant des années, les Allemands se fraient un chemin depuis la mi-juin à travers les boutiques parisiennes, rongeant, dévorant, consommant lingerie, parfums, bonbons, maroquinerie, colifichets — tout ce qui fait la quintessence du chic, du charme et de la gourmandise des marchandises parisiennes », écrit-elle dans « Paris, Allemagne » (7 décembre 1940), la première chronique du recueil Paris est une guerre.

Fascinée par le général De Gaulle, « un des plus grands hommes de l’histoire française », elle lui rend hommage dans « Soldats de France, debout ! » (1er février 1941), ainsi qu’à la France Libre et à sa branche américaine, France Forever. Parue en trois volets, « L’évasion de Mrs. Jeffries » (mai 1943) raconte la fuite rocambolesque vers les Etats-Unis de Mary Reynolds, ancienne compagne de Marcel Duchamp. Dans « La France et le Vieux » (février 1944), un long essai sur le maréchal Pétain, elle fait œuvre d’historienne en retraçant l’itinéraire du vainqueur de Verdun, peignant le régime de Vichy comme un sinistre opéra bouffe. « La population de Vichy », écrit-elle, « s’habitua à voir la figure somnolente du vieil homme parcourir les rues les après-midi ensoleillées dans sa limousine, l’insigne du Maréchal flottant au-dessus du capot, un bâton flanqué de deux francisques sur fond tricolore ».

Dès la Libération, elle retourne en Europe, impatiente de retrouver ses amis américains. Mais Paris a perdu son âme, volée par les Allemands, et les Parisiens sont affamés. « Le retour de Genêt est un moment historique pour le journalisme », déclare Ross à la rédaction du New Yorker quand reparaissent les « Lettres de Paris ». Infatigable chroniqueuse, figure mondaine et journaliste respectée, Janet Flanner a inventé un style, un ton, qu’elle qualifiait avec humour : écrire « en regardant par la fenêtre d’un hôtel cinq étoiles de Paris ».


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Paris est une guerre : 1940-1945 de Janet Flanner, traduit de l’anglais par Hélène Cohen, préface de Michèle Fitoussi, Editions du sous-sol, 2020. 272 pages, 20 euros.


Article publié dans le numéro de mai 2020 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

  • Janet Flanner knew France very well. I know: As a French kid of 10 years old, I was in Orleans, France during WWII. Bon travail! Merci.

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