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Haut les Filles : la parole aux rockeuses françaises

Et si le rock n’était pas né avec Elvis Presley, mais avec Edith Piaf ? C’est le point de départ du décapant documentaire Haut les filles, présenté à Cannes en 2019, qui explore l’histoire du rock français en donnant la parole à ses actrices, de Françoise Hardy à Christine & The Queens en passant par Charlotte Gainsbourg, Vanessa Paradis et Lou Doillon. En amont de la diffusion de ce film novateur sur TV5 Monde USA le 24 mai, nous avons discuté avec son réalisateur, le journaliste français François Armanet, et le critique musical Bayon, qui couvre le rock pour le quotidien Libération depuis 1978.


France-Amérique: Longtemps, le rock a été un truc de mecs. En focalisant votre film sur les femmes et en élargissant la conception du rock à la pop et à la chanson, avez-vous voulu casser ce cliché, fixer une trace de l’importance des femmes dans la musique populaire et de leur prise de pouvoir progressive parallèlement aux avancées du féminisme ?

François Armanet : Au départ, c’est le producteur Edouard de Vésinne qui m’a proposé de faire un film sur le rock français après avoir vu le documentaire sur les choristes noires américaines, Twenty Feet From Stardom. J’ai immédiatement pensé à mon vieil ami Bayon. Quand je suis arrivé à Libération en 1981, il y avait deux figures : Serge Daney pour le cinéma et Bayon pour la musique. Bayon a imposé le traitement du rock dans un quotidien, ce qui n’existait pas avant en France. Nous avons une vieille complicité et comme le dit la formule, c’est un ami de plus de trente ans. Nous nous sommes d’abord demandé par quel bout prendre cette histoire du rock français. On a nos mousquetaires, Alain Bashung, Gérard Manset, Christophe, Jean-Louis Murat, on a tourné autour de ces noms avant d’avoir l’idée de nous intéresser aux femmes. C’était plus original et par ailleurs, la scène féminine, aujourd’hui, est bien plus intéressante que celle des garçons.

Le moment #MeToo a-t-il joué un rôle dans ce choix ?

Bayon : On a eu cette idée bien avant l’affaire Weinstein, mais le temps que les choses se mettent en place, la tornade #MeToo est passée par là. Mais en fait, on s’est vite dit que #MeToo pouvait aider à faire progresser le film. A l’origine, notre désir de faire ce film n’avait pas de caractère #MeToo, c’était juste le goût du féminin. On se disait, est-ce que le rock ne serait pas plus intéressant à observer de ce point de vue qui restait vierge, si on peut dire ? Il s’agissait de faire taire un certain rock français pour lui faire dire autre chose que le discours conventionnel habituel. Les femmes nous semblaient un bon vecteur pour ça.

 

Vous avez élargi le rock à toutes les catégories de la musique populaire, dans la lignée de la rubrique musique de Libération qui a très vite fait sauter les barrières entre rock, plutôt anglo-saxon, et ce qu’on appelait « variété », plutôt française.

F.A. : Notre point de départ, un peu provocant, était cette question : et si ce n’était pas Elvis Presley qui avait inventé le rock, mais Edith Piaf, en 1949, au moment de la mort de son amoureux, le boxeur Marcel Cerdan ? Quand elle chante Mon Dieu, c’est un cri dans la nuit, un choc sonique absolu, un gospel universel, un blues…

B. : Et puis un happening. La légende veut que cette chanson ait été écrite par l’amant de Piaf, Charles Dumont, dans la journée. Cerdan meurt et c’est le soir-même qu’elle adresse son incantation au ciel. Il y a là une montée dramatique qui est très rock et qui fait penser à la première diffusion de Heartbreak Hotel d’Elvis. Comme Elvis, Piaf produit un choc sensoriel qui définit un avant et un après. D’ailleurs, une de mes obsessions serait que les pouvoirs publics aménagent la maison ou est née Piaf à Belleville, ce serait notre Graceland.

Piaf inventeuse du rock, c’est une théorie à la fois légitime et arbitraire qui rejoint celle du critique américain Nick Tosches, pour qui le rock n’est pas né mais mort avec Elvis ! Selon lui, l’âge d’or du rock, ce sont les années 1930 et 1940 des bluesmen et des chanteurs de rhythm and blues qui officiaient dans des lieux ségrégués donc méconnus du grand public blanc et de l’industrie du spectacle.

B. : On peut ajouter à cela Willy DeVille qui dit que le rock est une invention française parce qu’il vient de la bourrée, du rigodon, exportés de l’autre côté de l’Atlantique par les Acadiens et qui ont muté dans les marais de Louisiane au contact du blues.

F.A. : On en revient aux Indiens, mais français ! Le rock vient des Apaches du Balajo ! Placer le film sous l’aune de Piaf n’est donc pas si exagéré. Dans le chœur des femmes que l’on a choisi pour ce film, il y a une résonnance évidente entre Piaf et Camélia Jordana, ou entre Barbara et Jehnny Beth. Tout cela procède d’un esprit, d’une impulsion où le lien se fait naturellement. A la lumière de cet esprit, on voit immédiatement ce qui est rock et ce qui ne l’est pas. Françoise Hardy est rock.

Le film montre l’évolution du showbiz à l’aune des évolutions sociétales. Si on suit ce fil, les chanteuses sont passées de « poupées » manipulées par des hommes à un empowerment progressif puis achevé. On pourrait infléchir ce type de récit un peu schématique en se disant par exemple que le couple Gainsbourg-Birkin était peut-être un symbole de la domination masculine mais surtout une grande histoire d’amour partagé et une immense réussite artistique tout autant partagée.

F.A. : Le film n’est pas manichéen. Lou Doillon le dit très bien, elle était entourée de femmes fortes et libres, mais au service des hommes. Et quand elle découvre Catherine Ringer des Rita Mitsouko et Muriel de Niagara à la télé, elle a un choc : tout à coup, ce n’est plus une femme derrière un homme, c’est une femme à égalité, voire devant son homme.

B. : Un de nos jeux sur le tournage, c’est que je tenais à éradiquer toute trace de masculinité. J’étais donc tracassé par les extraits Gainsbourg. J’aurais même aimé qu’on ne voit pas un batteur, bref, pas un homme à l’image ! Ce n’était pas possible, évidemment, et j’ai mis un peu d’eau dans mon vin. Le groupe de Jehnny Beth, Savages, ne comporte que des femmes. Ce sont des amazones, et là, c’était parfait.

F.A. : Le film questionne le féminin, le féminisme et les questions de genre. On était parti en cherchant l’émotion de la musique, des affects, et au final, on a été scotché par la force de leurs mots. On a pris des leçons de vie. Beauvoir a écrit : « Le féminisme, c’est une manière de vivre individuellement et de lutter collectivement ». Cette phrase magnifique, elles l’incarnent toutes à leur manière. Elles interrogent la transformation de valeurs dites masculines en valeurs dites féminines et vice-versa et elles remettent les hommes à leur place.

B. : La construction de ce film s’est avérée imprévisible. La principale leçon que nous avons prise, c’est que ce sont elles qui ont structuré le film en lui donnant une issue. Dans leurs concerts, elles inventent une troisième voie, une sorte de réplicant humain qui est un hybride de masculinité et de féminité et qui échappe à toutes les contraintes et conventions du genre. Fille, garçon, on s’en fout. Si la musique marche, si le concert fonctionne, la définition sexuelle n’a plus d’importance. Là, on voit que ce sont elles qui ont créé le film.

Cette troisième voie androgyne, queer, a toujours existé dans le rock si on veut bien se souvenir de Little Richard, de Mick Jagger, de David Bowie, mais elle était toujours impulsée par des hommes.

F.A. : Dans l’histoire, on est passé de femmes interprètes, coachées, à des femmes maîtrisant leur expression et maintenant, en effet, elles ne se définissent plus par rapport aux hommes et aux clichés du genre. Il y a eu beaucoup de résonances non calculées entre nos intervenantes. Les entretiens se sont fait individuellement et échelonnés sur plusieurs mois mais leurs propos se sont croisés, se font fait écho à distance… Elles ont tissé un canevas qui n’était pas écrit d’avance.

On pourrait terminer sur Brigitte Fontaine qui explose génialement et drolatiquement tous les codes, y compris ceux du féminisme…

F.A. : D’autant qu’elle clôt magistralement le film.

B. : Elle repose les fondamentaux. Le rock, c’est « fuck », c’est en dehors du monde, c’est contre les parents, contre l’ordre social, contre la bienséance, et ne cherchez pas à comprendre parce que vous ne comprendrez jamais.

F.A. : Le film commence avec Edith Piaf qui chante la mort et se boucle avec la mort qui chante. Brigitte, il n’y avait que la « captation » live qui l’intéressait, parler la faisait chier. Elle est accompagné par Yann Péchin, génial guitariste de Bashung, et elle le dit elle-même : « Je suis morte plusieurs fois, j’ai ressuscité plusieurs fois, et je vous encule ». En chantant ce morceau, elle nous dit fuck l’amour, fuck la mort, ta gueule le verbe. C’est la fin du film.


=> Le documentaire
Haut les filles sera diffusé sur TV5 Monde USA le dimanche 24 mai à 8:30 pm EST (5:30 pm PST).

=> Découvrez la playlist Haut les filles sur Spotify et sur YouTube :

 

  • Ah, merde ! On aurait préféré le docu MURAT/MANSET ! Mr Serge, si vous pouvez du coup faire suivre à Mr Bruno une demande d’interview de ma part… Après Françoise Hardy, j’aimerais bien l’inter-ViOUS-et MURATisé…

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