Editorial

Un beau mois de juillet

Independence Day (le 4 juillet) et Bastille Day (le 14) partagent plus qu'un mois. Dès l’origine, nos deux révolutions furent liées par une alliance diplomatique et militaire, par des amitiés personnelles et par une philosophie commune.
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Jean-Pierre Houël, Prise de la Bastille, 1789. © Gallica/Bibliothèque nationale de France

Le 2 juillet 1776, John Adams écrit à son épouse Abigail, « ce jour sera célébré par les générations à venir comme celui de la délivrance sous le regard de Dieu tout-puissant ». En compagnie, entre autres, de Thomas Jefferson et Benjamin Franklin, celui qui sera le deuxième président des Etats-Unis venait de parapher la Déclaration d’Indépendance. Il ne se sera trompé que de deux jours, puisque les Américains la célèbrent le 4 juillet ; le texte aurait été signé le 4 mai, les historiens n’en sont pas certains. Une même incertitude préside à la fête nationale française que les Américains appellent Bastille Day. Si la prison de la Bastille, qui était à peu près vide, fut bien prise d’assaut et détruite le 14 juillet, par une bande aussi éméchée qu’enthousiaste, l’événement fut mineur en son temps, au point que le roi Louis XVI ne le mentionna pas dans son journal quotidien.

Le moment véritablement fondateur de ce qui conduira à la Révolution française fut le 17 juin 1789 : les délégués des provinces, convoqués par le roi pour examiner la crise financière de l’Etat, décidèrent de s’ériger en assemblée nationale, mettant un terme à la monarchie absolue pour y substituer un gouvernement représentatif. Plus signifiant aussi que le 14 juillet, fut, le 26 août, la proclamation des Droits de l’homme et du citoyen, rédigés par l’abbé Sieyès non sans avoir consulté Thomas Jefferson par l’intermédiaire du marquis de La Fayette. Dès l’origine, nos deux révolutions furent donc liées par une alliance diplomatique et militaire, par des amitiés personnelles et par une source commune : la philosophie des Lumières, surgie en France et en Grande-Bretagne.

Pour en rester aux célébrations, l’incertitude sur ce que l’on célèbre exactement est plus constante encore en France qu’aux Etats-Unis. Quand en 1880, les députés français décidèrent de proclamer le 14 juillet comme fête nationale, ils ne parvinrent pas à arbitrer entre le 14 juillet 1789, la prise de la Bastille, et le 14 juillet 1790, la Fête de la Fédération qui fut une tentative de réconciliation générale autour du roi et de l’Eglise : une messe fut dite sur le Champ-de-Mars où s’élève aujourd’hui la Tour Eiffel. Les députés partisans de 89, plutôt de gauche, et de 90, plutôt de droite, se séparèrent sans conclure, si bien que l’ambiguïté demeure : le 14 juillet, chacun célèbre donc ce qui lui convient, la révolution ou la réconciliation.

Par-delà cette ambiguïté dans les calendriers, les textes fondateurs, Déclaration d’Indépendance et Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, témoignent en permanence de ce qui unit nos deux nations et les distingue. Les deux ont puisé dans la philosophie des Lumières le principe de liberté naturelle, cher en particulier à Jean-Jacques Rousseau : il était donc contre nature que les Américains fussent soumis à la couronne britannique et les Français à leur souverain. Dans les deux cas, la liberté allait de soi, mais elle excluait sans état d’âme les femmes et les esclaves. Ce qui ne passa pas inaperçu : en 1791, Olympe de Gouges publia à Paris une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Elle considérait les femmes comme oubliées par la célébration nationale, tout comme l’abolitionniste Frederick Douglas qui déclarera beaucoup plus tard que le 4 juillet n’existait pas pour les Noirs américains. Les Noirs américains devront attendre le XVe amendement en 1870 pour pouvoir voter, les femmes américaines 1919 et les Françaises 1944.

Continuant à examiner ces textes fondateurs, autre similarité, essentielle, ils empruntent à Montesquieu et John Locke. Les deux philosophes insistaient sur les institutions, garantie ultime de la liberté, et sur la séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire comme clé de voute de l’édifice républicain. Les Américains se rallièrent d’emblée à cette recommandation quasi mathématique, d’autant mieux qu’ils n’avaient pas de roi et n’en voulaient surtout pas. Les Français, qui ont la fibre monarchique et entretiennent le culte des grands hommes, persistent à être peu fidèles à leur constitution : les Américains en ont une seule et les Français en sont à leur quinzième.

Autre nuance de taille entre nos parcours révolutionnaires : Dieu. Il est présent aux Etats-Unis dès 1776, même s’il s’agit d’une divinité théorique empruntée au déisme de Voltaire plus qu’à la foi chrétienne. La tradition s’est poursuivie, amplifiée depuis que In God we trust est devenu la devise de la nation américaine, à l’initiative du président Eisenhower. Les Français, à l’inverse, ont bâti la République en rupture avec l’Eglise catholique : au déisme américain, les Français opposent la laïcité, si difficile à traduire en anglais. Plus que la stricte séparation entre les religions et l’Etat, cette laïcité manifeste une défiance profonde envers toutes les religions, voire s’avère une religion de substitution.

Et le bonheur là-dedans ? La « poursuite du bonheur » comme droit fondamental est mentionnée dans la Déclaration d’Indépendance ; on y verra la trace d’un optimisme fondamental ancré dans la civilisation américaine. Rien de tel en France, hormis un célèbre discours du député Saint-Just proclamant devant l’Assemblée en 1794, « le bonheur est une idée neuve en Europe ». Cette envolée lyrique conduira son auteur à guillotiner ceux qui ne partageaient pas sa conception du bonheur. Depuis ce malheureux précédent, le bonheur en France reste d’ordre strictement privé.

Alors, que célébrer en notre mois de juillet commun ? Une alliance singulière qui a résisté aux atteintes des siècles. Et une quête commune, infinie, celle d’une république idéale à sans cesse perfectionner. Il a fallu du temps pour que les femmes et les Noirs deviennent citoyens. Qu’en est-il aujourd’hui des pauvres, des immigrants, des sans-papiers, de ceux qui vivent et travaillent avec nous mais ne sont pas citoyens à part entière ? Fêtons le passé et imaginons l’avenir, avec l’audace d’une Olympe de Gouges et d’un Frederick Douglass.


Editorial publié dans le numéro de juillet 2020 de France-Amérique. S’abonner au magazine.