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Polina, portrait d’une artiste en devenir

Le chorégraphe français Angelin Preljocaj s’essaie pour la première fois au cinéma de fiction en adaptant une bande dessinée française à succès. Accompagné de la réalisatrice Valérie Müller, il retrace dans « Polina », en salles américaines le 25 août, les années de formation d’une jeune ballerine qui, alors qu’elle est sur le point de devenir danseuse étoile, décide de tout quitter pour vivre ses propres expériences.

Le film suit son parcours, artistique et sentimental, de sa Russie natale à Aix-en-Provence dans le sud de la France où elle découvre la danse contemporaine auprès de la talentueuse Liria Elsaj (interprétée par Juliette Binoche), puis à Anvers où elle finira par devenir chorégraphe. Ce conte de fées moderne, à la fois réaliste et onirique, est porté par la jeune danseuse Anastasia Shevtsova qui incarne cette héroïne avec crédibilité et une rare intensité.


Entretien avec Valérie Müller et Angelin Preljocaj

Danseur et chorégraphe français de renommée internationale, Angelin Preljocaj allie avec subtilité danse classique et contemporaine. Il collabore régulièrement avec d’autres artistes venus de la musique, des arts plastiques, du design, de la mode ou de la littérature. Le New York City Ballet l’a invité à plusieurs reprises à créer des pièces pour ses danseurs (La Stravaganza en 1997, Spectral Evidence en 2013). Récompensé du Prix Samuel H. Scripps de l’American Dance Festival pour l’ensemble de son œuvre en 2014, il sera de retour aux Etats-Unis début 2018 pour la tournée de sa dernière création, « La Fresque », qui s’appuie sur des contes traditionnels asiatiques.

France-Amérique : Vous avez conçu et réalisé « Polina » en tandem. Quels ont été vos rôles respectifs au long du processus de création ?

Valérie Müller : Nous avions aimé la bande dessinée de Bastien Vivès, la modernité de son héroïne, Polina, qui échappe aux stéréotypes de la danseuse classique souvent décrite comme anorexique et hystérique. J’ai écrit le scénario en m’inspirant du parcours d’émancipation et de rupture du personnage de Vivès. Mais j’ai travaillé l’histoire de manière à la ré-ancrer dans un contexte familial et social plus précis que celui qui était évoqué dans la BD. Parallèlement, Angelin a conçu les chorégraphies et sur le tournage c’est lui qui était au cadre tandis que je me suis occupée de la dramaturgie et de la direction des acteurs.

Comment filme-t-on la danse ?

Angelin Preljocaj : Représenter la danse à l’image est une expérience familière. Valérie avait déjà réalisé un documentaire sur la danse et j’ai toujours filmé mes ballets. Pour « Polina », le format scope s’est imposé afin de pouvoir inscrire les mouvements de la danse dans les décors. Nous avons beaucoup tourné caméra à l’épaule quand il s’agissait des scènes d’entraînement nécessitant une grande proximité pour saisir le travail des danseurs. Pour le duo final, nous voulions un plan séquence pour transmettre l’émotion d’une représentation et il a fallu utiliser une grue pour que la caméra puisse être tour à tour à la place du partenaire et du spectateur. Le duo est devenu un pas de trois entre la grue et les danseurs !

Quels films vous ont inspirés ?

A.P. : Beaucoup. Mais mon film référence reste « 2001, L’Odyssée de l’Espace » de Stanley Kubrick. Ce n’est pas un film sur la danse mais c’est un film entièrement chorégraphié. Tant au niveau des mouvements de la caméra que de la présence des corps à l’image, ce film est très proche de la danse contemporaine.

Outre ses qualités de danseuse, Anastasia Shevtsova qui joue le rôle de Polina, révèle ses talents de comédienne…

V.M. : On a vu près de 600 danseuses en France et en Russie. Quand on a rencontré Anastasia, elle terminait l’Académie de Ballet Vaganova à Saint-Pétersbourg, le temple russe de la danse classique. Les essais caméra ont tout de suite été convaincants. On tenait notre personnage !

A.P. : Pour jouer Polina, il n’était pas question de choisir une actrice doublée par une danseuse. Les comédiens, Juliette Binoche et Niels Schneider n’ont pas été doublés, ce sont eux qui dansent. Ce choix nous a demandé un gros travail de préparation : Juliette Binoche s’est entraînée en solo pendant dix mois, à raison de deux heures de danse par jour. Et j’ai engagé Niels dans « Retour à Berratham », une création avec douze danseurs et comédiens présentée au Festival d’Avignon en amont du tournage. Inversement, les danseurs pour préparer leurs rôles ont fait beaucoup de lectures. Le film a bénéficié de cette implication de tous. Cette curiosité réciproque a nourri le jeu comme la danse.

Article publié dans le numéro d’août 2017 de France-Amérique.

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