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Renoir : le corps, les sens

L’exposition qui débute le 8 juin au Clark Art Institute à Williamstown, dans le Massachussetts explore la fascination du corps — particulièrement féminin — comme fil conducteur pour s’intéresser à la trajectoire de Renoir et à sa profonde influence.

Comptant parmi les fondateurs de l’impressionnisme, Pierre-Auguste Renoir reste étroitement lié à ce mouvement. Cependant, tout au long de sa prolifique carrière, il s’est aventuré loin de ses principes radicaux, ce qui l’a exclu du cercle prestigieux dont faisaient partie Monet et consorts. Nombre de ses travaux plus tardifs ont suscité la controverse, voire le rejet. Même au sein des impressionnistes, il était à part, préférant les portraits aux paysages. L’exposition Renoir: The Body, The Senses qui débute ce mois-ci au Clark Art Institute à Williamstown, dans le Massachussetts, avant de gagner à l’automne le Kimbell Art Museum de Fort Worth au Texas, explore cette fascination du corps — particulièrement féminin — comme fil conducteur pour s’intéresser à la trajectoire de l’artiste et à sa profonde influence.

Né à Limoges en 1841, il n’a pas quatre ans lorsque la famille Renoir déménage à Paris. Son père tailleur et sa mère couturière s’efforcent de canaliser ses talents artistiques en l’orientant vers la décoration de porcelaine, mais il en profite pour économiser de quoi s’offrir des cours d’art. Il intègre le même atelier que Claude Monet, Frédéric Bazille et Alfred Sisley. En 1864, tous les quatre vont régulièrement dans la forêt de Fontainebleau pour se libérer des contraintes académiques et peindre en pleine nature. Plus tard, Renoir et Monet prendront encore plus de liberté, peignant côte à côte à la Grenouillère, un établissement de bains non loin de Paris. S’efforçant de saisir les effets fugaces de la lumière sur l’eau, ils jettent les bases du style par touches qui sera décrit comme impressionniste.

Renoir participe aux premières expositions du mouvement, présentant des chefs-d’œuvre tel que le Bal du moulin de la Galette, mais sa préférence va au Salon officiel et il se fait remarquer pour ses portraits. Il dira plus tard au marchand d’art Ambroise Vollard : « J’étais allé jusqu’au bout de l’impressionnisme et j’arrivais à cette constatation que je ne savais plus ni peindre ni dessiner. En un mot, j’étais dans une impasse. »

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Pierre-Auguste Renoir, Petit nu bleu, circa 1879. Image courtesy Albright-Knox Art Gallery

En 1881, un voyage en Italie marque un tournant de sa carrière. S’inspirant des maîtres de la Renaissance, particulièrement de Raphaël, il opte pour un style plus classique et linéaire à la palette restreinte ; sa période dite « aigre ». Sans surprise pour un artiste si attaché aux couleurs et à la volupté, elle n’a pas duré longtemps.

A la fin de sa vie, Renoir a continué de s’intéresser aux grands maîtres, et en particulier à Titien et à Rubens. Il a « une obsession du corps féminin », comme l’expliquait la conservatrice Sylvie Patry à l’occasion d’une exposition en 2009 au Grand Palais à Paris consacrée à ses dernières œuvres. Les nus deviennent donc son sujet de prédilection et les corps dominent l’espace de ses tableaux. Ses toiles ne laissent personne indifférent. L’artiste Mary Cassatt y voit « d’énormes femmes rouges, tellement grasses, avec de très petites têtes », tandis qu’un Guillaume Apollinaire enthousiaste affirme : « Je ne crois pas que Renoir puisse dépasser ces dernières œuvres tant elles sont calmes, sereines et mûres. » Qu’on les aime ou non, ces toiles saisissantes qui mêlent modernisme et classicisme ont sans aucun doute influencé des artistes plus contemporains, Picasso en tête.

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Pierre-Auguste Renoir, Baigneuse assise dans un paysage, dite Eurydice, circa 1904. © The Clark Art Institute

Marquant le centenaire de la mort de l’artiste, Renoir: The Body, The Senses rassemble soixante-dix toiles, œuvres sur papier et sculptures, mises en perspective avec des œuvres de ses prédécesseurs, contemporains et successeurs. Parmi les toiles à ne pas manquer, Les baigneuses prêtée par le Musée d’Orsay. Terminée l’année de sa mort, ce grand tableau est la parfaite incarnation de la période tardive et controversée de Renoir. En effet, lorsque ses fils ont fait des démarches pour l’offrir à l’Etat, le don n’a été accepté qu’après qu’ils ont prouvé que le collectionneur américain Albert C. Barnes avait fait une offre généreuse pour l’acheter.

Renoir a passé ses dernières années cloué dans un fauteuil roulant, souffrant de polyarthrite rhumatoïde, et contraint de se faire attacher son pinceau à la main avec des bandelettes de tissu. Ses deux fils aînés ont été blessés lors de la Première Guerre mondiale et sa femme est morte en 1915. Mais son œuvre ne laisse rien paraître de tout cela. Comme l’a écrit le critique d’art du Guardian Jonathan Jones : « Renoir est le gardien d’une tradition courtoise qui va de la Renaissance au rococo français, en passant par les parties de canotage de la bourgeoisie du XIXe siècle. Il a traversé deux guerres, mais il ne s’est jamais rendu compte que l’art était une affaire de guerre et de politique. A ses yeux, l’art devait améliorer la vie. »


Renoir: The Body, The Senses
Du 8 juin au 22 septembre, 2019
Clark Art Institute
Williamstown, Massachusetts

Du 27 octobre au 26 janvier 2020
Kimbell Art Museum
Fort Worth, Texas


Article publié dans le numéro de juin 2019 de France-Amérique

  • « Il ne s’est jamais rendu compte que l’art était une affaire de guerre et de politique… » Cette phrase (à moins qu’elle ne soit à prendre au second degré ?) semble témoigner d’une incompréhension totale de l’essence de l’art. L’art incarne la vie et la vérité alors que la guerre et la politique symbolisent la mort et le mensonge. L’art c’est Eros, la politique et la guerre c’est Thanatos. L’art est l’antithèse absolue de la guerre et de la politique ou des idéologies. Eros contre Thanatos. La politique et la guerre sont des nihilismes, dans le sens où la guerre est la négation de la vie et où la politique et les idéologies sont la négation du réel, alors que l’art est au contraire la célébration de la vie dans toutes ses contradictions et sous toutes ses formes. (#Diderot #Nietzsche #André Breton)

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