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Sennelier, un marchand de couleurs à Paris

A deux pas du Louvre et de l’Ecole des Beaux-Arts, la maison Sennelier a vu passer Cézanne, Soutine, Picasso, Karl Lagerfeld et Sempé. Depuis 1887, les artistes y achètent leurs couleurs broyées autrefois à la main, sous leurs yeux, dans l’arrière-boutique. Ils ont inventé le rouge hélios, les verts cinabre et le rose corail.

« Il est un plaisir pour le peintre, celui de préparer la palette dans le silence de l’atelier avant une séance de travail, il en est un autre, qui lui fait écho comme un rituel : les courses chez Sennelier, où l’on trouve tout, même ce que l’on ne cherche pas », a déclaré le peintre et sculpteur français Pierre Carron. Dans la boutique au 3 quai Voltaire (VIIe arrondissement), des vendeurs en blouse blanche à l’allure de chimistes proposent à une clientèle d’artistes et d’étudiants en art des articles rares : des pigments minéraux, végétaux ou extraits d’insectes, des fusains japonais, des aquarelles au miel, des pastels Roché faits main, du parchemin véritable, des feuilles de papier en fibres de bananier ou en écorce de mûrier, des plumes d’oiseaux, des pointes d’argent et des pigments rares comme le lapis-lazuli.

C’est à Gustave Sennelier, passionné par la chimie des couleurs, que l’on doit la création de l’entreprise familiale. Il s’installe en 1887 dans ce local où il va créer un atelier de broyage des couleurs : une simple plaque de granit sur laquelle il dépose les pigments qu’il mélange avec de l’huile pour en faire une pâte. Pour mettre au point sa nouvelle gamme de peintures à l’huile, il voyage en Europe : en France mais aussi en Italie, en Allemagne et en Angleterre, à la recherche des meilleurs pigments. A la fin du XIXe siècle, il découvre de nouvelles nuances comme le vert cinabre et le brun clair, mais aussi l’orangé de Chine très apprécié des orientalistes.

L’ami des peintres

Au début du XXe siècle, Edgar Degas commence à fréquenter la boutique. Exigeant, il réclame « des pastels secs dans une gamme de bruns ». L’artiste va expérimenter différents modèles avant d’élaborer son propre mélange de pigments. Avec les terres d’ombre naturelle et les terres de Sienne brûlées, il nuance ses jeux d’ombres pour faire ressortir la clarté de la peau d’une danseuse ou le transparent d’un tutu. Inspiré par cette collaboration prestigieuse, Sennelier développe une gamme de 700 tons de pastels secs tendres, qu’il baptise « à l’écu », du nom du logo de la marque, dans la tradition des pièces en or frappées sous le roi Saint Louis, symbole de grande valeur.

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La boutique Sennelier vers 1900. © Sennelier

Plus tard, Gustave Sennelier va créer un rouge vif, intense et lumineux, qu’il baptise « rouge Hélios ». La teinte séduit d’emblée les post-impressionistes, de Van Gogh à Gauguin en passant par Gustave Moreau, Henri Laurens et Odilon Redon. Puis Sennelier lance la peinture Batik Tintout, inspirée des techniques venues de l’île de Java, pour teindre les tissus. Le créateur de mode Robert Piguet, alors assistant du grand couturier Paul Poiret, le conseille à Jeanne Lanvin. Le Tintout devient le best-seller de la boutique.

Du sur mesure pour Picasso

Après les Impressionistes, place à l’abstrait. De nouveaux artistes hauts en couleur vont faire leurs courses quai Voltaire. Robert Delaunay et sa femme Sonia, auteure du célèbre Nu Jaune, qui garait sa Rolls-Royce devant la boutique. Chaïm Soutine venait se fournir en rouge et blanc pour peindre ses bœufs écorchés. Ou encore Modigliani qui avait acquis auprès des employés la réputation de mauvais payeur.

L’Américain Henri Goetz, naturalisé français, est aussi un client régulier de la maison. Après la guerre, il y entraîne son ami Picasso. Toute sa vie, l’auteur de Guernica s’y approvisionnera en papier blanc crème dit « simili japon ». Dans un geste immortalisé par le cinéaste Henri-Georges Clouzot dans son film Le Mystère Picasso (1955), l’artiste y trace à l’encre ou au crayon des esquisses parfois rehaussées d’aquarelles ou de pastels, études pour La Coiffure (1923), pour son Grand Nu au fauteuil rouge (1929) ou pour sa Femme se coiffant (1940).

« Je cherche une peinture qui m’affranchirait des contraintes liées à chaque technique, une couleur que l’on pourrait appliquer sans contrainte de surface, sur tous les supports — bois brut, métal, carton, plastique, papier… — sans préparation préalable », exprime un jour le maître cubiste. Pour satisfaire Picasso, Henri Sennelier, fils de Gustave, crée le bâtonnet de pastel gras à l’huile. L’artiste l’adopte immédiatement. Il en commande 48 couleurs. Le bâtonnet de pastel gras est, aujourd’hui encore, l’un des produits phares de la marque.

Sennelier en Amérique

La réputation de la maison Sennelier n’étant plus à faire en France, il ne lui restait qu’à conquérir l’Amérique. Ou plutôt, à se laisser conquérir par elle. En 1976, l’Américain David Davis, propriétaire d’une boutique dans Greenwich Village et marié à une Française, se rend dans la boutique parisienne qu’occupe désormais Dominique Sennelier, le petit-fils du fondateur. Les deux hommes s’entendent bien. L’année suivante, les produits Sennelier font leur apparition à New York chez David Davis Art Supply (qui existe toujours mais a déménagé dans le quartier de Red Hook, à Brooklyn). La maison Sennelier passe un deuxième accord aux Etats-Unis avec le grand marchand de couleurs New York Central, elle aussi une entreprise familiale possédant un magasin sur la Troisième Avenue et la Onzième Rue à New York. Pearl Paint, un troisième magasin de fournitures artistiques new-yorkais, représentera aussi la marque sur la côte Est.

Sur l’autre côte, en Californie, Sennelier peut compter sur la présence d’un couple de Français installés à San Francisco : Maureen Labro et Pierre-Yann Guidetti. En 1981, ils créent la société Savoir-Faire et deviennent représentants exclusifs de Sennelier aux Etats-Unis. Jamais à court d’idées, les Français persuadent en l’an 2000 leurs amis américains et le cinéaste David Lynch de participer à un défilé loufoque de vaches peintes, « The CowParade » dans les rues de New York, afin de faire connaître leurs acryliques.

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Un assortiment des pigments Sennelier. © Sennelier

Avec le temps, Sennelier va adapter ses produits au marché américain. Les tubes de peinture s’agrandissent, la pigmentation des couleurs est augmentée. Et quand une nouvelle gamme de 40 couleurs de peintures à l’huile voit le jour, chaque couleur est renommée d’après les grands artistes, comme le bleu Bonnard. Sennelier a su acquérir un succès d’estime auprès des Américains. L’icône du Pop Art David Hockney n’utilisait-il pas du rouge Hélios et de l’orangé de Chine Sennelier dans sa représentation du Grand Canyon (1998) ? Richard Serra, lui aussi, se servira des produits de l’enseigne française pour ses toiles, notamment les batons de pastel à l’huile noire.

Pour asseoir le succès commercial de la marque aux Etats-Unis, Pierre-Yann Guidetti entraînera Dominique Sennelier dans de véritables marathons promotionnels. Les deux hommes sont successivement invités à la National Gallery de Washington, à l’Art Institute de Chicago et à l’université de Yale pour parler techniques de peinture. Des musées font aussi appel à Dominique Sennelier pour aider à authentifier le papier d’un dessin de Miró présenté au MoMA, ou le nom d’un pigment utilisé par Cézanne dans une étude d’aquarelles sur Les Baigneuses, au musée de Philadelphie, dans l’optique d’une restauration de l’œuvre dont le dos porte le tampon Sennelier.

Aujourd’hui connue de tous les artistes et étudiants d’art américains, la marque française poursuit ses activités avec le même attachement aux traditions d’un côté, à l’innovation de l’autre. C’est au tour de Sophie Sennelier, peintre issue de la quatrième génération, de s’occuper de la boutique du quai Voltaire. Sous sa direction, de nouvelles couleurs, de nouveaux produits, de nouvelles formules relevant presque autant de la science que de la magie sont encore inventées dans l’atelier de production du fabricant de couleurs.


Mêlant les souvenirs de la famille Sennelier et les témoignages d’artistes, Pascale Richard raconte dans un beau livre, Sennelier : L’Artisan des Couleurs (Editions du Chêne, 2012), dont sont extraites les informations et citations contenues dans cet article, l’épopée de ce fabricant de couleurs.

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