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Eté 1945, les G.I. à la Sorbonne

La guerre en Europe terminée, comment occuper les milliers de soldats américains en attente de rapatriement, rongés par l’oisiveté et impatients de rentrer chez eux ? La réponse du haut commandement : les envoyer à l’université ! En un temps record, des centres d’études américains sont créés à Paris, à Nancy, à Biarritz et dans plusieurs autres villes de France.

La scène se passe à Louis-le-Grand, le prestigieux lycée du 5e arrondissement de Paris. Une enseignante souriante, vêtue d’une robe à fleurs et coiffée d’un chapeau, inculque les rudiments de la grammaire française — les adjectifs, le subjonctif, le futur de l’indicatif — à ses étudiants : une vingtaine de soldats américains, impeccables dans leur uniforme kaki. Pendant ce temps dans le 6e arrondissement, à l’Ecole des beaux-arts, un groupe de G.I. se concentrent sur leur chevalet pendant qu’une jeune femme nue prend la pose.

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Les G.I. aux Beaux-Arts, à Paris, en 1945. © Keystone France

Ces jeunes Américains apprécient visiblement le retour de la paix. La guerre a fait d’eux des soldats ; le Servicemen’s Readjustment Act fera d’eux des étudiants. Signée par Franklin Roosevelt le 22 juin 1944, cette loi stipule que tout soldat ayant servi au moins 90 jours dans les forces armées a le droit de suivre des cours aux frais du gouvernement, aux Etats-Unis ou dans une institution agréée à l’étranger. Un programme très populaire surnommé le G.I. Bill.

Préparer le retour au pays

Le programme est lancé au mois de juillet 1945. Trois millions de soldats américains sont alors stationnés en Europe : leur rapatriement — l’opération Magic Carpet — durera plus d’un an. Dans l’attente d’un navire, il faut occuper ces troupes qui commencent à s’ennuyer ferme, reléguées par la fin des combats à des corvées de garde et autres tâches ingrates. A Paris, les vols de jeeps par des G.I. désœuvrés sont si fréquents que la police militaire américaine confisque 321 véhicules en 48 heures !

Les centres d’études américains, qui voient le jour en France, en Angleterre et en Italie, ont plusieurs objectifs : aider les soldats à oublier la guerre, préparer leur retour à la vie civile et améliorer la compréhension entre les cultures. L’armée souhaite montrer à ses soldats « le vrai visage de la France, un visage que n’auront pas vu la plupart des troupes américaines », écrit le major Ian Forbes Fraser dans France-Amérique en octobre 1945. Directeur de la Maison Française à Columbia et futur directeur de la Bibliothèque américaine à Paris, il supervise un millier de soldats-étudiants dans la capitale française.

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Des soldats américains dans le quartier de la Sorbonne, à Paris, en juillet 1945. © Ralph Morse/The Life Picture Collection/Getty Images

Pour loger les G.I., qui doivent avoir terminé le secondaire pour participer au programme, les lycées parisiens Louis-le-Grand, Saint-Louis et Janson-de-Sailly mettent à disposition leurs dortoirs et la Cité internationale universitaire deux de ses résidences. Un mess est installé boulevard Saint-Michel. Trois heures par jour, les soldats américains suivent des cours de français et de civilisation ; des sorties à l’opéra, au Louvre et au musée Rodin sont également organisées. D’autres reprennent leurs études à la Sorbonne, aux Beaux-Arts, au conservatoire, à la faculté de médecine ou à l’Institut national agronomique. Près de 300 cours sont donnés en anglais : philosophie, agriculture, commerce, journalisme, comptabilité, chimie, mais aussi couture ou cosmétologie !

Changement de décor

Pendant deux mois, la vie militaire est interrompue. Les réveils au clairon et les manœuvres sont suspendues, la hiérarchie est abolie. Les soldats du rang sont libres de débattre avec les officiers. Hommes et femmes logent séparément, mais suivent les mêmes cours. Ceux qui ont terminé la guerre en Allemagne, un champ de ruines, apprécient le changement de décor. « Je crois que c’est le plus grand coup de chance que je n’ai jamais eu », écrit dans une lettre à ses parents le sergent James Hamilton, originaire de l’Alabama, en août 1945.

Charles Cestre, directeur français du centre d’études américain de Paris, décrit ainsi le quotidien des G.I. à la Sorbonne : « Bientôt, sous les cloîtres des cours circulaient de jeunes Américains en uniforme ; à l’ombre des arbres, ils s’absorbaient dans un livre ou méditaient ; dans le vaste hall d’entrée, ils se pressaient autour des affiches qui les mettaient au courant de tout ce qui allait constituer leur nouvelle vie : familles qui exprimaient le désir de les recevoir ; théâtres, conférences, concerts qui pouvaient les intéresser ; livres pour des lectures de distraction, etc. »

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Le caporal Arnold C. Franco, originaire de New York, à l’université de Nancy pendant l’été 1945. © Famille Franco

Une même atmosphère de colonies de vacances règne dans les autres centres d’études américains à Besançon, à Dijon, à Grenoble et à Nancy. Dans leurs témoignages, les G.I. ne mentionnent que rarement les douches à l’eau froide ou le rationnement, qui perdurera en France jusqu’en 1949. « J’ai passé l’été assis au soleil sous les arcades à discuter de Molière, Flaubert, Hugo et Zola », se souvient le caporal Arnold C. Franco, interviewé par France-Amérique en 2015. Cryptographe au sein de la 9e Air Force, il a passé huit semaines à l’université de Nancy. « Mon français du trottoir, celui que j’ai appris pendant la guerre, s’est beaucoup amélioré ! »

Un campus américain sur la côte basque

Cas unique au sein de ce programme, le centre d’études de Biarritz est une véritable université américaine sur la côte basque ! Quelque 240 hôtels et villas, abandonnés par les Allemands, forment le campus de la Biarritz American University, inauguré le 10 août 1945. Les étudiants logent à l’Hôtel du Palais, à l’Hôtel Miramar et à l’Hôtel Regina. Le département de pédagogie occupe la Villa Titania et les arts plastiques la Villa La Rochefoucauld. Le Casino Municipal (l’actuel Casino Barrière), avec ses grandes fenêtres ouvertes sur la mer, accueille une bibliothèque et une salle de lecture.

Quelques 300 professeurs américains enseignent à Biarritz, certains recrutés dans les rangs de l’armée, la plupart débauchés des meilleures universités du pays. Le doyen, John Dale Russell, vient de l’Université de Chicago. Frank Luther Mott, directeur de l’école de journalisme à l’Université du Missouri, dirige le département de journalisme et supervise la publication d’un journal, le Banner. Parmi les autres personnalités : l’actrice Marlene Dietrich, les réalisateurs hollywoodiens Anatole Litvak et George Stevens, invités par le département de cinéma, et Paul Eluard, nommé poète en résidence !

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Un groupe de soldats du 85e bataillon d’ingénieurs pontoniers à la Biarritz American University pendant l’été 1945. © Courtesy of Rod O’Barr

La presse américaine est fascinée par cette université champignon, poussée du jour au lendemain dans une des stations balnéaires les plus en vue du littoral français. Les soldats « reçoivent de vrais lits, des matelas moelleux, des draps et des taies d’oreillers propres et mangent dans des mess somptueux », écrit Life dans un article illustré de photos de G.I. en cours, à la plage ou en train de danser. Selon le romancier John Dos Passos, qui écrit pour Time, « ce sont probablement les G.I. les plus satisfaits d’Europe ».

Les universités, creuset de l’amitié franco-américaine

Dix-mille soldats-étudiants américains (et une poignée de Français, d’Anglais et de Néerlandais) passeront par cette université éphémère, qui fermera ses portes après trois semestres en mars 1946. C’est le dernier centre d’études américain en France à plier bagages : il donnera son nom à la rue de l’Université Américaine, une courte voie bordée d’élégantes maisons de pierre au cœur de Biarritz. Non loin de là, une avenue qui longe la côte rend hommage au général Samuel L. McCroskey, commandant de l’université.

Riches de leur expérience universitaire, nombre de jeunes Américains profiteront du G.I. Bill pour poursuivre leurs études en France et resteront francophiles toute leur vie. Un sentiment résumé par George P. Schmidt, professeur d’histoire à l’université de Rutgers dans le New Jersey, peu de temps après son retour de Biarritz en 1946. Ces centres d’études, explique-t-il lors d’un dîner du Rotary Club, « ont fait plus que n’importe quel autre programme de l’armée pour éliminer les idées préconçues des Français au sujet des Américains » et sceller « l’amitié franco-américaine ».

  • C’est dommage que l’armée américaine a transféré mon père de la Nouvelle-Calédonie à Tokyo à la fin de la guerre au lieu de le transférer en France. Il aurait beaucoup aimé étudier en France. Il était devenu francophone et francophile pendant son séjour à Nouméa. La raison pour laquelle je suis prof de français actuellement.

  • This collusion between the two governments of the two countries brought tears to my eyes and joy to my heart.

  • Cet épisode des échanges entre les Etats-Unis et la France devrait figurer dans tous les manuels scolaires des élèves de collège et lycée.

  • As a matter of fact, most GIs hated or despised France, Europe and French or European people. Several thousands* of French women were raped by U.S. soldiers in a few months, while the U.S. medias described France as a brothel. Still today, the anti-French and xenophobic disinformation is omnipresent in the mainstream U.S. medias, and even Hollywood is not really an exception to this rule.

    *At least 3,500 French women, according to the historian Robert Lilly, and 2,000 English women were raped by the U.S. army in a few months. The word “Overlord” is very explicit.

  • Taken by Force: Rape and American GIs in Europe during World War II by J. Robert Lilly, Palgrave Macmillan, 2007.
    + Wikipedia articles in French and in English.

  • Alexie: I understand « most GIs hated or despised France » to mean more than 50% of them did. What is your source for this? (3,500 rapes speaks very ill for 3,500 rapists, but this is less than 1% of the 1.5 million GIs in Europe at the end of the war. What’s your source for the other 49%?)

    My uncle was an American soldier in France following Normandy. He returned with a deep impression, an impression that remained for his whole life, of the suffering caused by war. He certainly did not despise or hate the French.

  • I’m wondering how many African-American soldiers were allowed to participate in the university programs in France after WWII. Have been trying to research, no luck so far. Anyone have any good sources?

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