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La Bataille de Versailles, un défilé franco-américain

Le 28 novembre 1973, cinq créateurs américains et cinq pontes de la mode française participent à un défilé de mode au château de Versailles. La soirée — une levée de fonds pour restaurer le palais — marque l’entrée des Etats-Unis sur la scène internationale de la mode.

« Au moment où les projecteurs se sont éteints et où le rideau s’est abaissé sur le spectacle de la soirée, l’histoire de la mode était née ; son industrie était à jamais transformée », écrit Robin Givhan, critique de mode du Washington Post, dans son livre The Battle of Versailles (2015).

En 1973, Versailles, l’ancienne demeure des rois de France, est devenu le palais des courants d’air. Son conservateur en chef, Gérald Van der Kemp, cherche des mécènes pour en financer la restauration. L’Américaine Eleanor Lambert, créatrice de la fashion week new-yorkaise et femme d’influence dans le monde de la mode, lui propose d’organiser un dîner suivi d’un défilé de charité.

A cette époque, la mode s’invente à Paris et les spécialistes ne jurent que par la haute couture. Aux Etats-Unis, la fin de la guerre du Viêt Nam, le scandale du Watergate et la percée de mouvements féministes marquent une période de libération des esprits et des corps, dans laquelle s’épanouissent de jeunes designers. Eleanor Lambert entend les révéler au reste du monde en les invitant en France.

Deux défilés, dix créateurs

La soirée du 28 novembre 1973, patronnée par Marie-Hélène de Rothschild, rassemble « la crème de la crème de la jet set » selon Robin Givhan. Grace Kelly, Jane Birkin et Andy Warhol comptent parmi les six cent invités. En tout, 280 000 dollars seront récoltés pour acquérir du mobilier pour le château.

Les deux défilés se succèdent dans le théâtre Gabriel. Face à Yves Saint Laurent, Christian Dior, Hubert de Givenchy, Emanuel Ungaro et Pierre Cardin, cinq Américains alors peu connus en dehors des Etats-Unis. Il s’agit d’Oscar de la Renta, Stephen Burrows, Halston, Bill Blass et Anne Klein — accompagnée de son assistante Donna Karan, alors enceinte de six mois.

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Le 28 novembre 1973, les créateurs américains éclipsent les pontes de la mode française. © Courtesy of Made to Measure Production

Une trentaine de jeunes mannequins les ont accompagnés à Paris. Rémunérées 300 dollars pour une semaine de travail, elles voient surtout dans ce voyage la possibilité de découvrir la capitale française. Elles répéteront tard le soir, dans des conditions spartiates. « Il n’y avait ni café, ni chauffage, ni papier toilette ! », se rappelle Donna Karan.

Un triomphe américain inattendu

Joséphine Baker ouvre le spectacle français. S’ensuivent plus de deux heures de mise en scène grandiose accompagnée par un orchestre. Sur scène, une réplique de la fusée Spoutnik, le carrosse de Cendrillon et une Cadillac se succèdent au rythme des changements de tenues.

Côté américain, Liza Minnelli est la maîtresse de cérémonie d’un défilé à peine achevé, sans décor ni jeux de lumière. La musique est enregistrée sur une simple cassette. Mais les mannequins athlétiques, leurs corps dénudés, leurs tenues colorées et ethniques enchantent les spectateurs. Parmi elles, dix Afro-américaines — dont Pat Cleveland et Billie Blair — font forte impression sur le public.

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Liza Minnelli et les mannequins américaines ouvrent le défilé sur la chanson « Bonjour Paris ». © Courtesy of Made to Measure Production

Le show s’achève sous une pluie de brochures dorées, lancées en l’air par une assistance survoltée. Si la France a mis en scène son passé, le show américain s’est effrontément tourné vers l’avenir et donne ses lettres de noblesse au prêt-à-porter.

Un livre, deux documentaires et un film

Quarante-quatre ans plus tard, le 28 novembre 1973 fascine encore. Peu de photos subsistent, car nul n’avait imaginé l’ampleur que prendrait cette soirée, véritable tournant dans l’histoire de la mode. Les documentaristes se tournent vers Stephen Burrows, le seul des cinq créateurs encore en vie, et vers les mannequins présentes ce jour-là, qui ne se lassent pas de partager leurs souvenirs avec une émotion non feinte.

La réalisatrice floridienne Deborah Riley Draper a été la première à s’emparer du sujet, avec le documentaire historique Versailles ‘73, The American Runway Revolution, sorti en salles en 2012. En 2016, Fritz Mitchell reconstituait les costumes du défilé américain pour produire Battle at Versailles. En cours de production : l’adaptation télévisuelle du livre de Robin Givhan par la réalisatrice du film Selma, Ava DuVernay, pour HBO.

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