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Sur l’île d’Oléron, les premiers pas de l’aéronavale américaine

Le 20 août prochain, Oléron (Charente-Maritime) rendra hommage aux 383 soldats américains qui ont vécu sur l’ile pendant la Première Guerre mondiale. A sept cents kilomètres des tranchées, ces aviateurs, marins et mécaniciens de l’U.S. Navy avaient pour mission de défendre le littoral français contre les sous-marins allemands.

Située sur l’océan Atlantique, à mi-chemin entre Nantes et Bordeaux, l’île d’Oléron est appréciée des estivants pour ses forêts de pins maritimes, ses dunes et ses parcs à huîtres. Les bâtiments de l’ancienne base américaine d’hydravions, qui abritent aujourd’hui un foyer d’accueil pour adultes handicapés et un lycée expérimental, témoignent du passé militaire de l’île. Car il y a cent ans, Oléron était un avant-poste de la lutte anti-sous-marine.

Lorsque les Etats-Unis entrent en guerre au printemps 1917, chaque navire allié représente une cible pour les U-Boote allemands, y compris les transports civils et les embarcations de pêche. C’est la période de la « guerre sous-marine à outrance ». Pendant le seul mois d’avril 1917, près de 860 000 tonnes de marchandises sont coulées dans l’Atlantique Nord.

Pour escorter les convois de troupes et de ravitaillement, les Etats-Unis financent la construction de quinze bases aéronavales entre Dunkerque et Arcachon. La station balnéaire de Saint-Trojan-les-Bains est retenue pour son emplacement stratégique : à la pointe sud de l’île d’Oléron, elle contrôle l’accès aux ports de La Rochelle, Rochefort et Bordeaux.

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Vue aérienne de la base de Saint-Trojan en 1918. © Naval History and Heritage Command

Le site de Saint-Trojan est approuvé par le ministre français de la Marine le 23 août 1917 ; le gouvernement américain débloque un budget de 1,2 millions de francs. Quatre hangars à hydravions et deux rampes de mise à l’eau sont construits. Des logements pour les soldats et les officiers, un réfectoire, une infirmerie, un atelier de menuiserie, une armurerie et un pigeonnier complètent les installations. En juin 1918, les marins américains prennent possession de leurs premiers appareils : deux biplans français Georges Levy 40 HB2.

A cette époque, l’aéronavale américaine en est à ses balbutiements. Seulement 48 pilotes et 54 avions sont disponibles lorsque la guerre est déclarée. Les pilotes américains sont donc formés en France : à Tours pour les premiers cours de pilotage, à Saint-Raphaël dans le Var pour les cours de spécialisation, puis sur l’étang de Lacanau dans les Landes où ils sont initiés aux techniques de patrouille en mer et de lutte anti-sous-marine. Plus de 1 600 pilotes américains et 20 000 techniciens et mécaniciens seront ainsi formés par l’armée française.

246 missions d’escorte et de reconnaissance

Sous le commandement du lieutenant Virgil Childers Griffin, natif de Montgomery dans l’Alabama, la base de Saint-Trojan — ou Naval Air Station St. Trojan selon la nomenclature de l’U.S. Navy — est inaugurée le 14 juillet 1918. Les hydravions américains opèrent jusqu’à cinq missions par jour. Leur zone de patrouille s’étend à 70 kilomètres en mer, de l’île de Ré au nord jusqu’à l’embouchure de la Gironde au sud.

Malgré une explosion accidentelle tuant neufs marins le 20 août 1918 et une épidémie de grippe espagnole qui paralyse la base en septembre, les pilotes américains accomplissent 246 missions. Mais aucun sous-marin allemand n’est coulé. « Les résultats sont dérisoires par rapports aux moyens déployés », concède l’historien local Philippe Lafon, qui a récemment consacré un livre à l’histoire de la base de Saint-Trojan. « Il faut rappeler que la faible puissance des charges sous-marines et l’absence de moyens de visée rendaient difficiles les coups au but. En revanche, l’effet dissuasif de la présence permanente des hydravions américains a considérablement perturbé les interventions de sous-marins ennemis. »

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Un hydravion américain Curtiss H-16 sur la base de Saint-Trojan à l’automne 1918.

A l’armistice, les vingt-quatre appareils américains sont brûlés et la base est désaffectée. Les corps des soldats seront rapatriés aux Etats-Unis en 1921 ; seule la dépouille du matelot Randolph Thomas Lee, décédé d’une pneumonie à l’âge de vingt-trois ans, repose encore dans le cimetière local.

Saint-Trojan est la seule base aéronavale américaine de la Première Guerre mondiale qui subsiste en Europe. Les constructions ont été entièrement repeintes en 2012 par un groupe de marins américains et le 20 août prochain, un pacanier, arbre emblématique du président francophile Thomas Jefferson, sera planté sur le site en présence de Daniel Hall, consul général des Etats-Unis à Bordeaux. « Il y a de la vie sur cette base », se réjouit Philippe Lafon. « On se doit d’entretenir le site à la mémoire à ces jeunes Américains venus défendre la France pendant la Première Guerre mondiale. »


=> Philippe Lafon,
L’histoire de la base aéronavale américaine de Saint-Trojan-les-Bains : 1917-1919, 2018, 15 euros.

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