Je m'abonne

La renaissance du cajun en Louisiane : en classe et en ligne

De Baton Rouge à Lafayette en passant par l’App Store et les réseaux sociaux, un groupe d’activistes louisianais se bat pour préserver la langue de leurs ancêtres : le cajun, ou français de la Louisiane.

Pour comprendre ses grands-parents francophones, Luke Romero utilise son iPhone. Né dans une famille installée en Louisiane depuis le XVIIIe siècle, cet informaticien de trente-trois ans est l’auteur de l’application LearnCajun : un lexique de 90 mots de français cajun et leur prononciation, enregistrée par ses grands-parents et ses amis. « Pas bon petit » : bad boy ; « canaille » : mischievous ; « boucanière » : smoke house.

Le service gratuit, lancé sur l’App Store le 1er mars dernier, a été téléchargé plus de 6 000 fois. Certains usagers ont proposé de nouveaux mots ; d’autres ont envoyé leurs propres enregistrements. « J’ai créé cette application pour deux raisons », explique Luke Romero, qui a grandi à St. Martinville, au sud-est de Lafayette. « Préserver la culture de mes ancêtres et rendre accessible leur langue au plus grand nombre. »

Parlé en Louisiane depuis l’arrivée des Acadiens francophones, chassés du Canada par les Britanniques en 1755, le cajun (aussi appelé cadien ou cadjin) avait pratiquement disparu. Longtemps interdit dans les écoles, jugé suranné et grossier, le cajun était associé à l’image du redneck. Ce dialecte français qui mêle des influences espagnoles, anglaises, amérindiennes et africaines connaît depuis la fin des années 1960 une renaissance.

Des cours de cajun à l’université

Ce « mouvement de fierté ethnique et linguistique » s’est accéléré avec la création, en 1998, d’un programme de « Cajun French Studies » à l’Université d’Etat de la Louisiane à Baton Rouge — une première aux Etats-Unis. Quarante-sept étudiants originaires de Louisiane, de Géorgie, de Californie et du Dakota du Nord suivent aujourd’hui ces enseignements. Aucune maîtrise du « français standard » n’est requise. Le programme inclut des cours de langue et de culture et un séjour d’immersion de cinq jours à Arnaudville, au nord-est de Lafayette. A la fin du semestre, les étudiants conduisent un projet de recherche : ils filment leur entretien avec un locuteur cajun, participent à la documentation de la langue et enrichissent la bibliothèque d’histoire orale de leur université.

Les élèves suivent ces cours « pour leur intérêt personnel plus que pour leur carrière », reconnaît Cathy Luquette, qui encadre le programme depuis 2015. Le français louisianais demeure une langue vernaculaire. On estime toutefois qu’entre 150 000 et 200 000 personnes parlent le dialecte en Louisiane. Sur le groupe Facebook « Cajun French Virtual Table Francaise« , créé en 2015, ils sont quelque 30 000 à échanger régulièrement souvenirs d’enfance, mots de vocabulaire et conseils de lecture.

Dictionnaire-francais-cajun-Louisiane

© University Press of Mississippi

La linguiste et professeur de français Amanda LaFleur, auteur d’un recueil d’expressions cadiennes et co-auteur d’un dictionnaire cajun, est à l’origine du programme de l’Université d’Etat de la Louisiane. Aujourd’hui à la retraite, elle continue de militer pour la valorisation du français louisianais dans « la famille de la grande francophonie ».

France-Amérique : Comment avez-vous construit votre programme de « Cajun French Studies » ?

Amanda LaFleur : J’ai privilégié une approche communicative. Le français louisianais est traditionnellement oral ; il est donc essentiel que les étudiants soient en contact avec les locuteurs. Je demande à chacun de choisir un parrain ou une marraine avec qui parler le cajun dans leur communauté. Je donne à mes étudiants les éléments de base ; ils précisent ensuite les particularités régionales avec ce tuteur. « Quoi ça veut dire, mémère ? Comment tu dis ça, pépère ? »

A quel point le français louisianais varie-t-il d’une région à l’autre ?

Le dialecte parlé à Lafayette n’est pas le même que celui parlé à Lake Charles. Le vocabulaire et la grammaire diffèrent. Alligator se dit « caïman » dans le delta du Mississippi, et « cocodri » (ou « cocodril ») dans les autres régions de l’Etat. Dans les paroisses d’Evangeline et d’Avoyelles au centre de l’Etat et dans la paroisse de Lafourche, on utilise ce que les linguistes appellent le « qui non-animé » : on utilise « qui » à la place de « quoi ». Ma mère ne me demandait pas « Quoi ce que tu veux manger ce soir ? », mais « Qui ce que tu veux manger ce soir ? ».

Vous avez participé à la rédaction d’un dictionnaire du français louisianais en 2009. Sur quelles bases avez-vous transcrit le cajun, qui est essentiellement oral ?

Il n’existe pas d’Académie cadjinne, qui régulerait le langage sur le principe de l’Académie française. Dans la tradition anglophone, l’usage et la littérature sanctionnent les évolutions de la langue. Les dictionnaires publiés chaque année incarnent une autorité de facto. Pour notre dictionnaire, nous avons transcrit le cajun en utilisant l’orthographe et la phonétique du français standard. Dans le cas des mots empruntés aux langues indigènes ou étrangères, nous avons utilisé une orthographe phonétiquement proche de celle du français. Le mot « chaoui » (raton-laveur en langue choctaw) s’écrit avec « ch » comme en français. Même chose pour le mot « bayuk », qui est devenu « bayou ». Dans le cas des structures verbales, la grammaire française s’applique le plus souvent possible. On écrit « je vas, tu vas » (et non « je vais, tu vas ») mais on a conservé le « s » du français standard à la première et à la seconde personne du singulier.

Le français louisianais relève de la tradition orale. Existe-t-il aujourd’hui une littérature cajun ?

La publication des recueils Lâche pas la patate (Revon Reed, 1976) et Cris sur le bayou (Jean Arceneaux, 1980) marque la renaissance de la littérature cadienne. Le poète Kirby Jambon a été le premier Louisianais reconnu par l’Académie française : il a reçu en 2014 le Prix Henri de Régnier de soutien à la création littéraire. Citons également Zachary Richard, David Cheramie et Deborah Clifton. Les éditions Tintamarre, crées par Dana Kress au Centenary College (à Shreveport, en Louisiane) publient des textes du XIXe siècle ainsi que des auteurs contemporains. La réédition de livres anciens permet de financer la diffusion de jeunes auteurs louisianais !


Plusieurs ressources sont disponibles pour s’initier au français louisianais ou se perfectionner :

– Les cours du département de français de l’Université d’Etat de la Louisiane à Baton Rouge
– Le doctorat en études francophones offert par l’Université de la Louisiane à Lafayette inclut des cours de français louisianais

– Les cours pour adultes du poète Kirby Jambon, du 13 juin au 8 août 2018 à l’Université de la Louisiane à Lafayette
– L’application LearnCajun, disponible gratuitement sur l’App Store
– Les fiches de vocabulaire de l’écrivain louisianais C. Marshall Turner, disponibles gratuitement sur son site web
– Les groupes de discussion et « tables françaises » sur Facebook

  • Amanda LaFleur est une des personnes qui m’a inspiré de poursuivre le français et d’être prof de francais. Je suis très fier d’être francophone et louisianais !

  • Laisser un commentaire

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

    Related