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« The Sisters Brothers » : la conquête de l’Ouest vue par un Français

Pour son premier western, Jacques Audiard combine un scénario canadien, des acteurs américains et des scènes tournées en Espagne et en Roumanie. Le résultat, en salles aux Etats-Unis depuis le 21 septembre, s’égare par endroits mais offre un beau panorama de l’Amérique de la ruée vers l’or.

Le projet faisait fantasmer les cinéphiles depuis longtemps. Mais pour porter à l’écran le roman de Patrick DeWitt, les initiés avaient d’abord pensé aux frères Coen. Ces derniers, retenus par leur propre western, ont refusé le projet. Le producteur et acteur John C. Reilly — qui a entre-temps acquis les droits d’adaptation du livre — a alors approché Audiard.

« S’il ne m’avait pas été proposé, jamais je ne serais parti de mon propre chef sur un western », confie le réalisateur d’Un Prophète (Grand Prix du Jury au festival de Cannes) et de Dheepan (Palme d’or au festival de Cannes) qui se dit plus proche de Jack Nicholson que de John Wayne. « Le western n’est pas un genre que je connais bien. Les grands espaces, les chevauchées, les batailles rangées avec les Indiens : je ne suis pas fou de cette esthétique, assez éloignée de mon univers. »

Est-ce la raison pour laquelle le film évite la plupart des stéréotypes du genre ? Les frères Eli (John C. Reilly) et Charlie Sisters (Joaquin Phoenix) galopent au soleil couchant et jouent du revolver avec les tueurs envoyés à leurs trousses, mais ils font aussi preuve d’une rare humanité. Les deux frères sont avant tout des cow-boys sensibles. Entre le western classique de John Ford et l’ultra-violence de Quentin Tarantino, Audiard a choisi le « western apaisé » comme troisième voix. « Les Frères Sisters sont d’impénitents bavards mais aussi des tueurs impitoyables, et c’est le mélange inattendu des deux qui faisait le charme du roman de Patrick De Witt. »

L’Amérique à une période charnière

Face aux maîtres du genre, « Audiard a manqué d’humilité », estime Claude Aziza, maître de conférences à l’Université Paris III Sorbonne Nouvelle et co-auteur d’un Dictionnaire du Western. « A moins qu’il n’ait passé sa vie aux Etats-Unis, je ne pense pas qu’un Français puisse faire un portrait fidèle de l’Amérique à l’époque de la ruée vers l’or. C’est prétentieux de prétendre le contraire. »

C’est pourtant le point fort du film. La caméra d’Audiard saisit l’ouest américain à un moment charnière de son histoire. Nous sommes en 1851, trois ans après la découverte de la première pépite d’or dans la Sierra Nevada. Les prospecteurs continuent d’affluer. On arrive de Chine, de France et de Russie pour tenter sa chance en Californie — en témoigne cette scène où une babouchka aux joues rouges vend du bortsch aux mineurs.

A l’écran, la Frontière recule au rythme de l’arrivée des colons. Les personnages traversent « des villages qui n’existaient pas encore il y a trois mois » et dans chaque patelin, les maisons de bois sortent de terre comme des décors de cinéma. En moins d’une décennie, San Francisco passe de 200 à 36 000 habitants. La ville, qui est déjà éclairée de lampadaires à huile et accueille une importante communauté française, est surnommée « Paris on the Pacific ».

La petite et la grande histoire se télescopent à nouveau avec le personnage du chimiste Hermann Kermit Warm (Riz Ahmed). Celui-ci compte extraire l’or du fond des rivières grâce à une formule de son invention et utiliser sa fortune pour créer une société idéale au Texas. Le projet échouera tragiquement, of course, mais Audiard cite ici le phalanstère du Français Victor Prosper Considerant, une utopie socialiste fondée à Dallas en 1855.

« Les paysages sont magnifiques et la fin est un hommage à La prisonnière du désert de John Ford, mais le réalisateur n’est manifestement pas très à l’aise avec le genre du western », observe Claude Aziza. Le critique du New York Times parvient à la même conclusion. C’est vrai : Jacques Audiard signe un mauvais western mais une belle photographie de l’Amérique.


Sortie américaine : 21 septembre 2018

Durée : 121 min
Réalisateur : Jacques Audiard
Avec : John C. Reilly, Joaquin Phoenix, Jake Gyllenhaal, Riz Ahmed
Distributeur américain : Anapurna Pictures

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