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L’espion qui parlait français

Un playboy parisien, un ancien soldat de la Légion Etrangère et un gangster français en cavale en Floride. Ce sont quelques-unes des couvertures utilisées par le Franco-Américain Marc Ruskin, agent infiltré du FBI aux Etats-Unis pendant vingt-cinq ans.

Jean-Marc porte un long manteau de laine et une casquette similaire à celle que portait Jean-Paul Belmondo dans le film A bout de souffle ; il tient dans une main un porte-documents dissimulant un pistolet automatique et dans l’autre un sac de sport contenant 200 000 dollars en petites coupures. Il est 8h45, en janvier 2007 : il se dirige vers le toit du parking de l’aéroport de Knoxville, dans le Tennessee. Depuis un hôtel voisin, les agents du FBI scrutent ses mouvements.

La cible de l’opération s’appelle Roy Lynn Oakley : il a volé des barres d’uranium au centre de recherche nucléaire où il travaille et cherche à les vendre à la France. Le FBI a eu vent de ses manigances et, pour l’appréhender, a fait appel à l’agent spécial Marc Ruskin. Né à Paris, il parle couramment français ; il se fera passer pour un espion chargé par son gouvernement d’acheter l’uranium américain.

La transaction effectuée, des agents font irruption et se saisissent de la cible. Pour faire bonne mesure, Jean-Marc est aussi arrêté. Il joue la comédie, invective les hommes masqués qui l’emmènent (« I am a tooreest! You have no right… I want to call the quonsulattte! »). Marc Ruskin respire ; sa mission aurait pu tourner au drame. « Pendant toute la durée de notre échange, mon interlocuteur a gardé sa main droite dans sa poche », se souvient-il. « Il avait une arme. »

Le seul agent franco-américain du FBI

L’agent spécial Ruskin a pris sa retraite en 2012. Il dirige aujourd’hui un cabinet d’avocats à Manhattan, enseigne la criminologie à John Jay College et donne des discours sur sa carrière au FBI et ses missions en infiltration dans les bas-fonds du crime. Des aventures qu’il a relaté dans un livre, The Pretender, publié en 2017. Il nous reçoit chez lui à Manhattan : des dossiers encombrent la table du salon, les jouets de ses enfants jonchent le sol.

Il a aujourd’hui perdu son accent parisien, mais Marc Ruskin est à ce jour le seul franco-américain recruté par le FBI. Son père est américain et sa mère argentine d’origine française ; ils se sont rencontrés à Paris et se sont installés à New York dans les années 1960. Scolarité au Lycée Français, diplôme de psychologie, Marc envisage d’abord des études d’économie avant de s’inscrire à l’école de droit. Il rejoint le FBI en 1985.

« On dit que les agents undercover ont davantage en commun avec les malfrats qu’avec les forces de l’ordre », explique Marc Ruskin, le visage anguleux, les yeux bleus perçants, les doigts nerveux. « Ce n’est pas un cliché. L’agent croit en sa mission, il veut combattre le crime et protéger la société, mais il est aussi réfractaire à l’autorité. Il aime travailler seul. »

Créer une identité convaincante

Les agents infiltrés sont souvent seuls sur le terrain, mais leur couverture est le résultat d’un long travail d’équipe. C’est l’étape du backstopping. Il faut une identité en béton pour infiltrer une agence de trading à Wall Street, une famille mafieuse ou un réseau de faussaires ivoiriens. « C’est le côté créatif de mon métier », sourit Marc Ruskin. « Je devais imaginer un personnage réaliste et capable de gagner la confiance de la cible, une personnalité, une histoire, une manière de parler, un look. »

Jean-Marc Haddock était un surfeur français à Porto Rico ; il avait les cheveux longs et portait un t-shirt suffisamment large pour dissimuler un revolver Smith & Wesson. Henri Marc Renard, diplômé d’une prestigieuse université de la Côte Est, était financier à Manhattan et louait un appartement de luxe à deux pas de Washington Square Park. Alex Perez, un petit malfrat du Bronx aux cheveux longs, affectionnait les chemises Gucci, les montres Rolex et les lunettes de soleil Cartier.

Marc Ruskin a eu plus d’une dizaine d’allias au cours de sa carrière. Autant de bippeurs, téléphones portables et portefeuilles ; autant de permis de conduire, cartes de crédit, cartes d’assurance, cartes de visite, diplômes, adresses électroniques et cartes de bibliothèque ou de salle de sport. « J’ai eu jusqu’à quatre téléphones en même temps. J’étais très demandé parce que je parlais espagnol et français couramment ! »

Un Glock à la ceinture

Une des dernières créations de Marc Ruskin s’appelle Pascal Latour (« une touche de classe, sans la prétention d’un nom à particule »), un homme d’affaires parisien qui aime l’argent et les belles femmes, achète ses costumes à Buenos Aires et porte des cravates Hermès. Sous cet allias, il a participé à l’arrestation de vingt-deux marchands d’armes corrompus. C’est l’affaire Africa Sting.

Peu de chance qu’un homme d’affaires cherche à se venger, mais la question se pose pour un trafiquant d’héroïne. « Les malfaiteurs sont fâchés lorsqu’ils sont appréhendés, mais ils savent que ça ne vaut pas le coup de descendre un agent du FBI et de passer le reste de leur vie en fuite », explique Marc Ruskin. Ça ne l’empêche pas de glisser un Glock automatique dans sa ceinture lorsqu’il quitte son appartement. « Je ne tiens pas à me trouver dans une situation où les bad guys sont armés alors que je ne le suis pas. »

  • C’est rassurant de savoir que des gens comme Marc Ruskin existent. Ils sont là pour traquer les « méchants » et ne récoltent que rarement des louanges, ce qui semble normal pour camoufler leurs identités multiples.

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