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Thomas Piketty, l’homme qui voulait guillotiner la propriété

Six ans après la publication de Le Capital au XXIe siècle, best-seller de 900 pages dans lequel il plaide pour une plus forte taxation des hauts revenus afin de réduire les inégalités, l’essayiste français Thomas Piketty revient avec un nouveau livre subversif encore plus volumineux. Un pavé de 1 232 pages — plus d’un kilo de papier ! — intitulé Capital et idéologie. Publié en France en septembre dernier, il paraît ce mois-ci en anglais aux Etats-Unis.

En juin dernier, l’intellectuel français qui s’exporte le mieux au monde — quatre fois plus que le romancier français Michel Houellebecq — est allé voir la pièce de Joël Pommerat sur la Révolution française, Ça ira (1) Fin de Louis, référence à Louis XVI, le roi guillotiné. Il a adoré. Cette pièce l’a ramené à son thème préféré, la lutte contre les inégalités, et à une interrogation essentielle : comment la Révolution française a-t-elle échoué à les réduire ?

Ce qui pose une autre question : pourquoi, six ans après l’accueil exceptionnel réservé à son livre — 2,5 millions d’exemplaires vendus dans le monde dont 400 000 aux Etats-Unis —, la proportion de la richesse détenue par les hyper-riches a-t-elle encore augmenté ? Piketty avait été accueilli en rock star de Washington à Pékin, reçu par les conseillers d’Obama et les plus grands universitaires chinois. Et avait longuement discuté en tête-à-tête avec François Hollande, l’ancien président de la République française, avant de conseiller le candidat socialiste pour la dernière campagne présidentielle en 2017. Et puis plus rien : les démocrates, comme les socialistes, ont perdu l’élection présidentielle.

Forcément, cela fait réfléchir. Thomas Piketty est orgueilleux, mais intelligent, acharné au travail, soucieux d’avancer. Il a donc remis son ouvrage sur le métier en s’intéressant cette fois aux racines même des inégalités. Pourquoi les acceptons-nous tout en célébrant la méritocratie ? La réponse, selon Piketty, tient en un mot : l’idéologie. D’après l’auteur, c’est sur les idées et les valeurs qu’il faut travailler. En commençant par questionner le concept de propriété. Pourquoi est-elle sacrée ? Et comment expliquer, par exemple, que le roi Charles X ait imposé à Haïti d’indemniser les anciens propriétaires d’esclaves, au prix d’une énorme dette pour le pays, sans pen-ser à indemniser les esclaves eux-mêmes ? Pour le professeur Piketty, fondateur en 2006 de l’Ecole d’économie de Paris, rivale de la London School of Economics, il n’y a qu’une solution : guillotiner la propriété. Ou presque.

A 48 ans, l’essayiste français pousse sa thèse anti-milliardaire un cran plus loin. Et propose un plan de bataille visant le « dépassement du capitalisme ». A l’entendre, au-delà d’un certain seuil, la propriété devrait devenir temporaire, grâce à l’instauration d’un nouvel impôt progressif sur la propriété allant jusqu’à 90 % au-delà de 2 milliards de dollars. Quant au pouvoir dans l’entreprise — le droit de vote des actionnaires —, il faudrait le plafonner à 10 % et partager le reste avec les salariés. En France, où le taux marginal de l’impôt sur les successions peut atteindre 60 %, on se méfie, même à gauche, de l’intransigeance de cet héritier soupe-au-lait de Robespierre, héros de la Révolution française pour les uns, idéologue sanguinaire pour les autres.

Faudra-t-il attendre la tournée américaine de Piketty, début 2020, pour que les Français s’emballent à nouveau pour ce trublion de l’économie ? C’est ce qui s’était passé en 2013. L’histoire des idées fait parfois des détours étonnants. Pour être lu et écouté à Paris, il a fallu que Thomas Piketty apparaisse en pop star en couverture de Bloomberg Businessweek avec le titre « Pikettymania » ! L’économiste, qui a enseigné deux ans au Massachusetts Institute of Technology, a beau parler anglais avec un terrible accent à la Maurice Chevalier, ses conférences ont eu un écho plus puissant aux Etats-Unis qu’en France.

Nul n’est prophète en son pays, dit le dicton. Pour Roland Lescure, député des Français d’Amérique du Nord et soutien d’Emmanuel Macron, « la place de Thomas Piketty est aux Etats-Unis », là où les inégalités sont les plus criantes. « Pourquoi pas dans l’équipe de campagne d’Elizabeth Warren et au cœur des débats de la primaire démocrate ? », s’interroge l’élu. Deux co-auteurs de l’économiste, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman, travaillent d’ailleurs déjà avec la sénatrice du Massachusetts sur sa proposition d’impôt sur la fortune.

Piketty, meilleure arme du soft power à la française, vendant à l’Amérique non seulement ses livres mais aussi un modèle social français trop généreux, eu égard à son taux de croissance ? Pas sûr que ce soit une martingale gagnante dans un pays qui a toujours préféré augmenter le nombre des millionnaires que de le réduire par l’impôt… ou la guillotine.


=> Capital et idéologie de Thomas Piketty, Seuil, 2019. 1232 pages, 25 euros.


Article publié dans le numéro de mars 2020 de France-Amérique

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