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Les soulèvements urbains, de Detroit à Clichy-sous-Bois

Historienne spécialiste des mouvements sociaux américains à l’université de Nanterre, Caroline Rolland-Diamond établit un parallèle entre les émeutes de Detroit de juillet 1967, dont on commémore cet été le cinquantième anniversaire, et celles des banlieues françaises. Elle participera le 24 juillet prochain à une conférence organisée à l’université Wayne State de Detroit sur le thème des soulèvements urbaines et raciaux, aux Etats-Unis et en France, hier et aujourd’hui.

France-Amérique : Quels points communs voyez-vous entre les émeutes américaines des années 1960 et celles des banlieues françaises ?

Caroline Rolland-Diamond : Près de quarante ans séparent la formation des ghettos américains et des quartiers français, mais le détonateur commun à ces bombes à retardement, c’est la question du harcèlement policier. En 1967, une descente de policiers dans un bar afro-américain et la vague d’arrestations qui s’ensuivit ont déclenchés la grande rébellion de Detroit. En 2005, les émeutes de Clichy-sous-Bois ont fait suite à la mort de deux adolescents alors qu’ils tentaient d’échapper à un contrôle d’identité. Ils n’avaient rien à se reprocher mais se sont sentis menacés par la police. Brimades, vexations et violences, verbales ou physiques, sont suffisamment constantes pour distendre les liens entre police et communautés.

A l’inverse, quelles différences notez-vous entre ces événements en France et aux Etats-Unis ?

Les soulèvements urbains américains se déroulent en centre-ville, mais le rapport entre le centre et la périphérie est inversé en France : les rébellions se déroulent dans les banlieues où, pour des raisons historiques, sont reléguées les communautés immigrées. En France, enfin, dans les quartiers où ont fonctionné les politiques urbaines, il y a aujourd’hui une plus grande diversité ethno-raciale que dans les ghettos noirs américains. 

Vous évoquez les politiques urbaines. Comment les villes touchées par les révoltes, aux Etats-Unis et en France, ont-elles réagi ?

Dès 1968, la commission d’enquête Kerner a présenté une analyse des rébellions américaines et pointé du doigt le fait que la société américaine était en train d’évoluer vers deux sociétés séparées et inégales, l’une blanche et l’autre noire. Mais le président Johnson a refusé le rapport ; aucune politique urbaine n’a été décidée au niveau national. Au niveau local, cependant, une série d’enquêtes et de commissions ont essayé d’améliorer la situation interraciale mais n’ont pas abouti. Du côté français, les militants de l’associations ACLEFEU [Association Collectif Liberté, Egalité, Fraternité, Ensemble, Unis], créée au lendemain du soulèvement de Clichy-sous-Bois, ont plaidé pour faire entendre la voix des habitants des quartiers. Ils ont été reçu à l’Assemblée nationale et ont publié un rapport d’enquête mais l’acquittement, en 2015, des deux policiers responsables de la mort des adolescents montre que la justice n’entend pas. Les habitants de ces banlieues se sentent oubliés par les pouvoirs publics qui ne répondent pas à leurs besoins. Les récents attentats n’ont fait qu’aggraver la stigmatisation des musulmans de France [qui représentent une part importante de la population reléguée dans les banlieues]. 

On dit que l’on vit dans une société post-raciale. Est-ce donc faux ?

C’est clairement faux aux Etats-Unis — les récentes rébellions de Ferguson, Baltimore ou Milwaukee et le mouvement Black Lives Matter nous l’ont rappelé. La société française, malgré l’idéologie républicaine et l’idée que tous les Français sont égaux, n’est pas non plus indifférente à la couleur de peau. Il est urgent que l’on puisse enfin mettre un nom sur ce phénomène et que l’on puisse mesurer les inégalités raciales en France. Faute de statistiques ethniques, on ne trouvera pas de solution au problème de la discrimination au logement, à l’emploi et au travail, au manque de disparité dans les écoles et dans les services publics. 

Comment envisager l’avenir dans une société aussi inégale et divisée ?

Les commémorations comme celles qui sont organisées à Detroit cette année vont dans la bonne direction, vers une explication du phénomène, une déstigmatisation et une déconstruction du discours médiatique de l’époque et d’aujourd’hui. Si l’on poursuit dans cette direction, ça ne peut qu’améliorer les choses. Les politiques sociales et urbaines seront plus efficaces si elles s’appuient sur les habitants et leurs expériences que si elles sont dictées par les pouvoirs publics. Il y a encore beaucoup à faire.

Rebellion and Resistance: The Unexpected Relevance of 1967
Le 24 juillet 2017 de 14h à 16h
Wayne State University

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