{"id":35575,"date":"2016-06-09T00:00:00","date_gmt":"2016-06-09T05:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/france-amerique.com\/le-paris-de-henry-miller\/"},"modified":"2022-03-03T11:32:51","modified_gmt":"2022-03-03T16:32:51","slug":"le-paris-de-henry-miller","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/france-amerique.com\/fr\/le-paris-de-henry-miller\/","title":{"rendered":"Le Paris de Henry Miller"},"content":{"rendered":"<div class='import_post'>\n<p><strong>En 1930, l\u2019\u00e9crivain Am\u00e9ricain Henry Miller (1891-1980) pose ses valises \u00e0 Paris. Il y vivra neuf ans, pauvre mais heureux. C\u2019est \u00e0 Paris qu\u2019il devient \u00e9crivain en publiant son premier roman tir\u00e9 de son exp\u00e9rience, <em>Tropique du cancer <\/em>(1934). Sa r\u00e9putation est faite avant la sortie de ses premiers \u00e9crits. C\u2019est un auteur si scandaleux que m\u00eame les maisons d\u2019\u00e9dition sulfureuses n\u2019osent pas le publier. Miller pr\u00e9f\u00e8re le Paris interlope et populaire \u00e0 celui des salons. \u00ab\u00a0Je suis rest\u00e9 terriblement am\u00e9ricain, \u00e9crira-t-il en Californie bien plus tard, et je suis bel et bien un fruit de cette terre. Il se peut m\u00eame que les f\u00e9condes ann\u00e9es pass\u00e9es en France n\u2019aient fait que contribuer \u00e0 approfondir mon appartenance \u00e0 l\u2019Am\u00e9rique. Mais je suis un Am\u00e9ricain qui exhibe son am\u00e9ricanisme comme une plaie.\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong>Au petit matin, \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 les caf\u00e9s nettoient leurs glaces, un homme au costume en velours c\u00f4tel\u00e9, coiff\u00e9 d\u2019un chapeau gris, arpente le boulevard Montparnasse. Henri Miller approche la quarantaine, il porte de grosses lunettes encadrant ses petits yeux bleu vif. Son allure est d\u00e9fra\u00eechie\u00a0: l\u2019homme se vante dans ses lettres d\u2019\u00eatre \u00ab\u00a0dans une telle condition de mendigot\u00a0\u00bb que dans la rue les gens se poussent du coude en le montrant du doigt.<\/p>\n<p>Miller descend le boulevard Raspail, enjambe la Seine sur le pont Royal, traverse le jardin des Tuileries pour s\u2019engager avenue de l\u2019Op\u00e9ra. Cet itin\u00e9raire pris\u00e9 des expatri\u00e9s est souvent appel\u00e9 \u00ab\u00a0la voie am\u00e9ricaine\u00a0\u00bb. Il s\u2019arr\u00eate devant le num\u00e9ro 11 de la rue Scribe, comme chaque matin de cette ann\u00e9e 1930 depuis son arriv\u00e9e \u00e0 Paris le 4 mars. Comme chaque matin, il est en avance. Les guichets de l\u2019American Express sont encore ferm\u00e9s et l\u2019\u00e9crivain doit patienter jusqu\u2019\u00e0 neuf heures. Henry Miller peut se rendre jusqu\u2019\u00e0 trois fois par jour \u00e0 cette adresse, dans l\u2019espoir d\u2019y trouver un c\u00e2ble et de l\u2019argent de June, son \u00e9pouse rest\u00e9e \u00e0 New York, qui l\u2019a pouss\u00e9 \u00e0 quitter son emploi \u00e0 la Western Union Telegraph pour vivre de sa plume. Presque toujours bredouille, il retourne ensuite vers Montparnasse s\u2019installer aux terrasses du D\u00f4me ou de la Coupole, en attendant qu\u2019une connaissance ou qu\u2019un inconnu providentiel r\u00e8gle \u00e0 sa place ses consommations de la journ\u00e9e.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s le krach boursier de 1929, Paris se vide de ses artistes exil\u00e9s. Beaucoup de familles am\u00e9ricaines sont ruin\u00e9es. \u00ab\u00a0La g\u00e9n\u00e9ration perdue\u00a0\u00bb s\u2019est \u00e9vapor\u00e9e. Miller choisit bien son heure\u2026 Il ne se rend pas chez Shakespeare and Co, ni chez Maxim\u2019s, encore moins dans les salons de haute couture ou les palaces de la C\u00f4te d\u2019Azur. On le retrouve plut\u00f4t dans les bars de Montparnasse, o\u00f9 l\u2019on tente en vain de raviver la flamme des Ann\u00e9es folles. Henry Miller regrette de ne pas avoir pass\u00e9 sa vingtaine dans le Montmartre d\u2019avant la Grande guerre, avec Apollinaire, Max Jacob, Picasso ou Toulouse-Lautrec.<\/p>\n<p><strong>Un pi\u00e9ton affam\u00e9<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong>Il marche et marche, sans rel\u00e2che. \u00ab\u00a0Il n\u2019y a presque pas de rue \u00e0 Paris que je n\u2019aie connue. Sur chacune d\u2019elles, je pourrais mettre une plaque comm\u00e9morant en lettres d\u2019or quelque riche exp\u00e9rience nouvelle, quelque profonde r\u00e9alisation, quelque moment d\u2019illumination\u00a0\u00bb (<em>Souvenir, Souvenirs, <\/em>1953).<em> <\/em>La rue fait son \u00e9ducation. \u00ab\u00a0J\u2019avais les rues pour amies et les rues me parlaient le langage triste et amer de la mis\u00e8re humaine.\u00a0\u00bb Il m\u00e8ne une vie \u00ab\u00a0en marge\u00a0\u00bb, avec Rimbaud pour mod\u00e8le. \u00ab\u00a0Dans toutes ses errances, il est toujours \u00e0 pied, et presque toujours l\u2019estomac vide\u00a0\u00bb, \u00e9crit-il.<\/p>\n<p>Son quotidien est indigent\u00a0: \u00ab\u00a0Il a fallu que je sois compl\u00e8tement fauch\u00e9, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, vivant comme un clochard dans les rues pour que je commence \u00e0 voir et \u00e0 aimer le vrai Paris. Je le d\u00e9couvrais en m\u00eame temps que je me d\u00e9couvrais\u00a0\u00bb (<em>Entretiens de Paris<\/em>, 1970). Paris s\u2019appr\u00e9cie mais la faim le tenaille\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est comme d\u2019\u00eatre empoign\u00e9 par un squelette au moment o\u00f9 l\u2019on a un orgasme.\u00a0\u00bb\u00a0Il note une atmosph\u00e8re \u00ab\u00a0satur\u00e9e de cr\u00e9ation\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0Mes yeux ne s\u2019ouvrirent en grand et clair que lorsque mon talon heurta le sol de Paris.\u00a0\u00bb (<em>Tropique du capricorne, <\/em>1938).<\/p>\n<p>D\u00e9barqu\u00e9 de Londres sans carte d\u2019identit\u00e9, avec 10 dollars en poche, Henry Miller se comporte dans un premier temps comme un touriste. \u00ab\u00a0Je suis am\u00e9ricain bon Dieu\u00a0! Et je ne suis pas habitu\u00e9 \u00e0 manger des entrailles de chiens, de chevaux ou de cochons d\u2019Inde\u00a0\u00bb, peste-t-il dans une de ses lettres. \u00ab\u00a0Comment un Fran\u00e7ais saurait-il qu\u2019une des premi\u00e8res choses qui frappe l\u2019<em>\u0153il<\/em><em> <\/em>d\u2019un Am\u00e9ricain d\u00e9barqu\u00e9, qui l\u2019\u00e9meut et le r\u00e9chauffe jusqu\u2019aux entrailles c\u2019est cet urinoir omnipr\u00e9sent ?\u00a0\u00bb Il trouve charmantes les vespasiennes parisiennes. Son urinoir pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 se tient devant l\u2019asile des sourds-muets, au coin de la rue Saint-Jacques et de la rue de l\u2019Abb\u00e9-de-l\u2019\u00c9p\u00e9e.<\/p>\n<p>Henry Miller s\u2019installe d\u2019abord \u00e0 l\u2019h\u00f4tel Saint-Germain-des-Pr\u00e9s, puis, sous la contrainte financi\u00e8re, encha\u00eene les piaules de plus en plus petites et abordables. Sans carte de s\u00e9jour, il ne trouve pas de travail. L\u2019observation en terrasse est son passe-temps favori. Pour le prix d\u2019un caf\u00e9, le papier \u00e0 lettre, l\u2019encre et le porte-plume sont fournis. Alors il \u00e9crit, des courriers \u00e0 Cocteau et Bu\u00f1uel, propose \u00e0 Paul Morand, dont il a d\u00e9vor\u00e9 le livre sur New York [voir le num\u00e9ro de mai 2014 de <em>France-Am\u00e9rique<\/em>], de devenir son secr\u00e9taire. Il se met \u00e0 \u00e9crire son \u00ab\u00a0livre de Paris\u00a0\u00bb, en produisant une masse consid\u00e9rable de textes qui composent bient\u00f4t <em>Tropique du cancer.<\/em><\/p>\n<p><em> <\/em><strong>Amiti\u00e9s cosmopolites et interlopes<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong>Il fr\u00e9quente essentiellement des immigr\u00e9s. \u00ab\u00a0Aux \u00c9tats-Unis, je me sentais dans un complet isolement. Au D\u00f4me, tout de suite, j\u2019ai rencontr\u00e9 un tas de gens de mon esp\u00e8ce, avec lesquels je pouvais enfin \u00e9changer une parole sens\u00e9e.\u00a0\u00bb Henry Miller retrouve Alfred Perl\u00e8s, un Autrichien, correcteur du <em>Chicago Tribune<\/em> et \u00e9crivain surr\u00e9aliste, crois\u00e9 deux ans auparavant lors de son premier passage \u00e0 Paris. Son ami l\u2019installe dans une chambre voisine \u00e0 l\u2019h\u00f4tel Central, rue du Maine, et prend en charge le loyer. Miller observe depuis sa chambre les prostitu\u00e9es du boulevard Edgar Quinet. Rien \u00e0 voir avec leurs cons\u0153urs am\u00e9ricaines, pense-t-il. Les Fran\u00e7aises sont romantiques, coquettes et d\u00e9licates, f\u00e9minines, et mortellement dangereuses. Il est marqu\u00e9 par les campagnes d\u2019affichage contre les maladies v\u00e9n\u00e9riennes. Si les prostitu\u00e9es fran\u00e7aises le fascinent, il a une peur t\u00e9tanique des maladies qu\u2019elles portent souvent. Le ballet ins\u00e9parable du sexe et de la mort devient l\u2019un des th\u00e8mes de pr\u00e9dilection de ses \u00e9crits parisiens.<\/p>\n<p>C\u2019est parmi ces entra\u00eeneuses qu\u2019il apprend le fran\u00e7ais \u2014 il \u00e9crit plus tard un livre en fran\u00e7ais, <em>J\u2019suis pas plus con qu\u2019un autre<\/em>, publi\u00e9 en 1976 \u2014 et les particularit\u00e9s des r\u00e9gions dont elles sont issues. \u00ab\u00a0Pour moi, elles \u00e9taient les petites reines de France; les filles non reconnues de la R\u00e9publique, diffusant la lumi\u00e8re et la joie en r\u00e9ponse \u00e0 l\u2019outrage et \u00e0 la mortification. Que serait la France sans ces libres ambassadrices de la bonne volont\u00e9 ?\u00a0\u00bb Il se lie d\u2019amiti\u00e9 avec Mademoiselle Claude, une gagneuse de la rive gauche, \u00e0 laquelle il consacre une nouvelle fin 1930.<\/p>\n<p>Un avocat, Richard Osborn, le loge pendant l\u2019hiver dans son appartement rue Auguste Bartholdi, pr\u00e8s du Champ de Mars et de l\u2019\u00c9cole militaire.\u00a0De sa fen\u00eatre, il observe le \u00ab\u00a0spectacle loufoque\u00a0\u00bb et martial\u00a0: \u00ab\u00a0clairon sonnant, chevaux chargeant, pataugeant dans la boue. Comme une maison de fous. M\u00eame les chevaux avaient l\u2019air idiot.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Osborn le pr\u00e9sente \u00e0 l\u2019un de ses coll\u00e8gues, Hugh Guiler, le mari d\u2019Ana\u00efs Nin. Cette Am\u00e9ricaine n\u00e9e \u00e0 Paris, fille d\u2019une cantatrice fran\u00e7aise et danoise et d\u2019un pianiste espagnol, vient de signer une \u00e9tude sur D.H. Lawrence, l\u2019auteur de <em>L\u2019Amant de Lady Chatterley,<\/em> ce qui ne peut que ravir Miller, grand admirateur de Lawrence. Elle devient tr\u00e8s proche de l\u2019\u00e9crivain, amante et m\u00e9c\u00e8ne occasionnelle. Le couple se retrouve \u00e0 la Rotonde ou au Viking.<\/p>\n<p>Il tente en vain de publier ses papiers dans <em>Esquire<\/em>, <em>Story <\/em>ou <em>Liberty<\/em>. On lui propose un poste de professeur d\u2019anglais au lyc\u00e9e Carnot de Dijon en 1932. Miller accepte, mais juge rapidement que c\u2019est une \u00ab\u00a0erreur fatale\u00a0\u00bb. L\u2019\u00e9crivain sympathise uniquement avec le veilleur de nuit du lyc\u00e9e. Il trouve sa porte de sortie \u00e0 Paris\u00a0: un poste permanent de r\u00e9dacteur financier adjoint \u00e0 la <em>Tribune<\/em> pour 45 dollars par mois.<\/p>\n<p>Henry Miller et Alfred Perl\u00e8s s\u2019installent \u00e0 Clichy en mars 1932, la ville de Louis Ferdinand C\u00e9line, que Miller admire, d\u00e9crite dans <em>Voyage au bout de la nuit <\/em>(1932). Il a pu lire le manuscrit du <em>Voyage<\/em> avant parution. Si C\u00e9line travaille encore comme m\u00e9decin \u00e0 Clichy, il n\u2019y vit plus. L\u2019entrevue entre les deux auteurs n\u2019a jamais lieu. Quelques ann\u00e9es plus tard, C\u00e9line pense beaucoup de bien de <em>Tropique du cancer<\/em>. Il fait parvenir un mot \u00e9nigmatique \u00e0 Miller\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Au confr\u00e8re :<\/p>\n<p>Je vais \u00eatre bien content \u00e0 lire votre TROPIC. D\u00e9j\u00e0 ce que j\u2019ai parcouru m\u2019intrigue et me donne envie de tout conna\u00eetre. Puis-je me permettre une toute petite indication dans un genre que je connais assez bien. SOIGNEZ BIEN VOTRE DISCRETION. TOUJOURS PLUS DE DISCRETION ! Sachez avoir tort &#8211; le monde est rempli de gens qui ont raison &#8211; c\u2019est pour cela qu\u2019il ECOEURE.<\/p>\n<p>Bien \u00e0 vous,<\/p>\n<p>L.F. C\u00e9line.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>Clichy de jour et de nuit<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong>Le 4, avenue Anatole France devient son pied-\u00e0-terre pour deux ann\u00e9es. <em>Jours tranquilles \u00e0 Clichy<\/em> (1956) est le titre d\u2019un de ses livres, mais son quotidien d\u2019alors est loin d\u2019\u00eatre calme. Sa femme June lui rend visite plusieurs fois, Ana\u00efs Nin en tombe amoureuse. Miller ne parvient pas \u00e0 renouer avec sa femme, avant l\u2019ultime empoignade et la s\u00e9paration, pr\u00e9lude au divorce.<\/p>\n<p>La routine s\u2019installe. \u00ab\u00a0Ma vie \u00e0 Clichy est presque devenue un r\u00eave\u00a0\u00bb, explique-t-il \u00e0 ses amis. Miller marche toujours, se rend dans\u00a0les banlieues voisines, explore l\u2019avenue de Clichy, le boulevard de Rochechouart jusqu\u2019\u00e0 Pigalle. Le commerce de la luxure est partout mais Miller n\u2019aime pas les \u00e9clairages tapageurs\u00a0: \u00ab\u00a0le sexe fleurit mieux dans une lumi\u00e8re tamis\u00e9e.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Il choisit un \u00ab\u00a0vestibule vaginal de l\u2019amour\u00a0\u00bb comme nouveau poste d\u2019observation et d\u2019\u00e9criture\u00a0: le Caf\u00e9 Wepler, place de Clichy. Les prostitu\u00e9es sont des habitu\u00e9es du caf\u00e9, et l\u2019on retrouve la plupart d\u2019entres elles dans ses \u00e9crits. Dans une lettre \u00e0 son ami Brassa\u00ef, le photographe d\u2019origine hongroise qui lui a consacr\u00e9 deux beaux livres, il \u00e9crit\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0PS : ici au Caf\u00e9 Wepler, on joue toujours la <em>Lustige Witwe<\/em> \u2014 <em>La Veuve Joyeuse<\/em> \u2014 comme une monomanie des obs\u00e9d\u00e9s. Et le chanteur, il chante toujours le m\u00eame air du <em>Barbier de S\u00e9ville<\/em> : Picoropicoropicoropicorpicoro !!<\/p>\n<p>PS 2 : C\u2019est tr\u00e8s joli d\u2019\u00eatre la dame du lavabo ici avec cette douce musique viennoise. On peut s\u2019imaginer \u00e0 Vienne ou \u00e0 Buxtehude ou \u00e0 la Gare de Lyon.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>La communaut\u00e9 de la villa Seurat<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong>\u00c0 l\u2019automne 1934, Miller quitte la banlieue et retourne au sud de la capitale. <em>Tropique du cancer<\/em> vient de para\u00eetre chez Obelisk Press, une maison d\u2019\u00e9dition qui publie uniquement des livres en anglais censur\u00e9s en Angleterre et en Am\u00e9rique. Les relations sexuelles y sont d\u00e9crites explicitement. Le livre est interdit aux \u00c9tats-Unis jusqu\u2019en 1961. Le po\u00e8te Blaise Cendrars en fait une critique \u00e9logieuse dans la revue <em>Orbes<\/em> : \u00ab\u00a0ce livre, par sa fa\u00e7on d\u2019exposer les \u00eatres et les choses et dire cr\u00fbment leur fait aux gens (\u2026) est profond\u00e9ment de chez nous, et Henry Miller, un des n\u00f4tres, d\u2019esprit, d\u2019\u00e9criture, de puissance et de don, un \u00e9crivain universel comme tous ceux qui ont su exprimer dans un livre une vision personnelle de Paris.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Ana\u00efs Nin lui prend un studio \u00e0 la villa Seurat, une rue priv\u00e9e du 14<sup>e<\/sup> arrondissement, entre Montparnasse et le parc Montsouris. Il y reste plus de quatre ans avec un groupe de voisins\u00a0: le romancier Raymond Queneau, l\u2019\u00e9crivain Georges Pelorson, le photographe Brassa\u00ef, le peintre am\u00e9ricain Abe Rattner et l\u2019\u00e9crivain voyageur Lawrence Durrell.\u00a0Cette bande cr\u00e9e ensemble, en flux tendu. On parle peu de la situation politique de l\u2019Europe. \u00ab\u00a0L\u2019important, pour nous, n\u2019\u00e9tait pas le c\u00f4t\u00e9 de la barricade o\u00f9 nous allions nous placer, mais qui fournirait le prochain quignon de pain\u00a0\u00bb, \u00e9crit Miller.<\/p>\n<p>Lors de la crise de Munich en 1938, Miller est terrifi\u00e9, il commence \u00e0 chercher un nouveau point de chute. Au moment de quitter la France, en 1939, Henry Miller est une petite c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 en Europe, il entretient son image d\u2019\u00a0\u00bb\u00e9crivain-gangster\u00a0\u00bb. Mais il reste peu connu en Am\u00e9rique, o\u00f9 ses livres sont toujours interdits. Apr\u00e8s un tour dans le sud de la France, il embarque \u00e0 Marseille pour rejoindre Lawrence Durell \u00e0 Corfou. Le 27 d\u00e9cembre de la m\u00eame ann\u00e9e, il met le cap sur New York. S\u2019il est choqu\u00e9 par la r\u00e9signation du peuple face \u00e0 la guerre, la France continue d\u2019occuper son esprit. \u00ab\u00a0Nulle part ailleurs dans le monde occidental, l\u2019aspect <em>spirituel<\/em> de l\u2019homme n\u2019a \u00e9t\u00e9 si totalement reconnu et si g\u00e9n\u00e9reusement d\u00e9velopp\u00e9.\u00a0\u00bb Dans <em>Souvenir, Souvenirs,<\/em> il note aussi\u00a0: \u00ab\u00a0Ce qui est fran\u00e7ais ne peut pas p\u00e9rir. La France a transcend\u00e9 son \u00eatre physique\u2026Tant qu\u2019il y aura un Fran\u00e7ais, toute la France demeurera visible et reconnaissable, peu importe sa position en tant que puissance mondiale\u2026\u00a0\u00bb Un chapitre du <em>Cauchemar climatis\u00e9<\/em> (1954) s\u2019intitule \u00ab\u00a0Vive la France\u00a0\u00bb. L\u2019auteur y d\u00e9clare une derni\u00e8re fois sa flamme : \u00ab\u00a0La France morte ? Quel abominable mensonge ! La France prostr\u00e9e et vaincue est plus vivante que nous ne l\u2019avons jamais \u00e9t\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p><strong>Pour aller plus loin :<\/strong><\/p>\n<p>Brassa\u00ef, <em>Henry Miller, grandeur nature<\/em>, Gallimard, Paris, 1975<br \/>Brassa\u00ef, <em>Henry Miller, rocher heureux <\/em>(grandeur nature II), Gallimard, Paris, 1997<br \/>Mary Dearborn, <em>Henry Miller, biographie<\/em>, Belfond, 1991<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p><strong>Article publi\u00e9 dans le num\u00e9ro de f\u00e9vrier 2016 de <em>France-Am\u00e9rique<\/em>.<\/strong><\/p>\n<p>[:]<\/p><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En 1930, l\u2019\u00e9crivain Am\u00e9ricain Henry Miller (1891-1980) pose ses valises \u00e0 Paris. Il y vivra neuf ans, pauvre mais heureux. C\u2019est \u00e0 Paris qu\u2019il devient \u00e9crivain en publiant son premier roman tir\u00e9 de son exp\u00e9rience, Tropique du cancer (1934). Sa r\u00e9putation est faite avant la sortie de ses premiers \u00e9crits. 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