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« Zola était un humaniste, Cézanne un écorché vif »

Réalisatrice, scénariste, metteur en scène… Danièle Thompson est une figure incontournable du cinéma français. Nous l’avons rencontrée à l’occasion de la sortie du film Cézanne et moi aux Etats-Unis le 31 mars. Une histoire d’amitié tumultueuse et de rivalité entre Paul Cézanne (interprété par l’acteur de la Comédie française Guillaume Gallienne) et Emile Zola (Guillaume Canet), tous deux natifs d’Aix-en-Provence dans le sud de la France.

France-Amérique : Pourquoi avoir tiraillé votre film entre deux pulsions des personnages, l’amour et le ressentiment ?

Danièle Thompson : J’étais fascinée par cette amitié à la fois passionée et passionnelle entre Cézanne et Zola que j’ai découvert sur le tard à la lecture d’un article, prolongée par les biographies de ces deux artistes. Je trouve miraculeux que leur amitié ait perduré si longtemps. Elle s’est nourrie de souvenirs d’enfance très forts, et en même temps cette amitié a été malmenée par la vie. Les divergences de leurs destins m’ont beaucoup intéressée : Zola a grandi dans la misère et est devenu un auteur populaire et reconnu, au style de vie bourgeois. Cézanne était un fils de bourgeois qui a sombré dans la misère.

Peut-on parler d’amitié toxique ou serait-ce faire de la psychologie de bazar ?

On peut dire que c’est une amitié toxique teintée de tendresse. Cézanne était maniaco-dépressif, il provoquait par sa personnalité et son attitude ce sentiment de rejet chez les autres. En retour, le sentiment d’être mal-aimé et le rejet de son travail par la critique a dû être horriblement douloureux. Il a souffert de ce double rejet : celui de ses pairs, et celui de son meilleur ami. Il admirait véritablement Zola, même s’il jalousait son succès. A ses yeux, Zola était devenu un notable, vivant comme un bourgeois. De son côté, Zola avait de la bienveillance pour Cézanne mais pas pour son travail. Il y avait pourtant quelque chose de très fort entre eux. J’ai lu des lettres de leur correspondance d’une immense tendresse et d’une grande intimité. Ces lettres sont semblables à des lettres d’amour.

Qui de Cézanne ou de Zola vous semble le plus attachant ?

Zola est un humaniste, célèbre pour sa défense du général Dreyfus, sa rigueur, son humanité, son honnêteté. Ce qui peut être agaçant dans le film, c’est à quel point il peut peut paraître lisse. Il semble toujours prêt à tendre la joue pour recevoir des claques. Cézanne à l’inverse est un écorché vif, obsédé par ses toiles, et finalement assez indifférent au reste du monde. Le premier est immergé dans la vie de la cité. Le deuxième ne s’intéresse qu’à son propre paysage. Dans une scène coupée au montage, Zola informe Cézanne de la guerre en 1870. Cézanne lui répond en montrant du doigt le paysage : “Moi ma guerre, c’est un toit rouge et une mer bleue.” Comme le dit très justement Guillaume Gallienne, Cézanne est un personnage “attachiant”. Mais je les adore tous les deux car les rencontres manquées entre un artiste et le succès comme les amitiés bafouées me brisent le cœur.

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