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François Gemenne : “Le débat sur l’immigration reste très sensible en France et aux Etats-Unis”

François Gemenne, spécialiste de l’immigration, analyse les annonces de Barack Obama et compare la place de l’immigration dans le débat politique entre la France et les Etats-Unis.

France-Amérique : Les mesures annoncées par Barack Obama s’inscrivent-elles dans la tradition de la politique d’immigration aux Etats-Unis ?

François Gemenne : Il faut d’abord rappeler que les mesures annoncées avaient été promises par Barack Obama, quand il était candidat. Plus globalement, il est vrai que ces annonces sont dans la lignée des politiques d’immigration américaines. Ce n’est pas la première fois qu’une vague de régularisation est annoncée ; George W. Bush avait lui-même régularisé plusieurs millions de sans-papiers.

 

Tant en France qu’aux Etats-Unis, les opposants aux régularisations massives soulignent le risque d’un appel d’air. Comment jugez-vous cet argument ?

Cet argument, utilisé systématiquement par les détracteurs d’une politique de régularisation, n’a pas de sens. Ce ne sont pas les régularisations qui créent l’appel d’air, mais les perspectives économiques des pays comme la France ou les Etats-Unis. Il est absurde de croire que les migrants choisissent de quitter leur pays pour bénéficier d’aides sociales ou d’un statut légal favorable. On migre pour subvenir aux besoins de sa famille, pour échapper à la misère, pas pour profiter d’une législation favorable qui, de toute façon, est souvent inconnue des migrants.

 

Le sujet de l’immigration est-il plus sensible aux Etats-Unis qu’en France ?

Le débat sur l’immigration reste très sensible en France et aux Etats-Unis. Cependant, il est orienté différemment. En France, le débat est focalisé sur la question de l’intégration des immigrés, et de la peur de l’Islam. Aux Etats-Unis, l’angle du débat est plus économique : certains craignent que les migrants vivent au crochet de l’Etat et occupent des emplois qui devraient revenir aux Américains.

 

En France, le discours ambiant prône plutôt une immigration contrôlée, maîtrisée, on parle du retour des frontières. Comment expliquer une telle différence de discours entre les deux pays ?

La différence s’explique en grande partie par l’histoire respective des deux pays. Les Etats-Unis se sont construits par l’immigration. La France, beaucoup moins. C’est ensuite deux modèles qui s’opposent, le melting-pot américain et l’assimilation à la française. Cependant, je suis de plus en plus frappé par le repli auquel on assiste en France sur la question des frontières, et du nécessaire contrôle des flux migratoires. Alors que ces questions dépassent souvent l’échelle nationale.

Le PS et l’UMP ne semblent pas très éloignés sur les questions d’immigration. Est-ce le cas aux Etats-Unis entre les Républicains et les Démocrates ?

 

C’est effectivement frappant de voir que la gauche et la droite, en France, tiennent le même discours, ont la même vision managériale de l’immigration fondée sur une logique du chiffre. Entre les Républicains et les Démocrates, les divergences sont plus fortes. Mais il y a aussi des différences importantes au sein même des partis. Si les Républicains sont majoritairement opposés aux régularisations massives, des exceptions existent : par exemple, Jeb Bush avait déclaré que l’acte d’immigrer était “un acte d’amour”. Dans un autre registre, certains Républicains libertariens, comme Ron Paul, sont pour l’ouverture des frontières et la liberté générale de mouvement.

 

Des mesures comme celles promises par Barack Obama seraient-elles imaginables en France ?

Oui, cela serait même souhaitable. Une telle politique a déjà été mise en œuvre par le passé : sous la mandature de Lionel Jospin à Matignon, 80 000 sans-papiers ont été régularisés. C’est moins qu’aux Etats-Unis, mais relativement à la population et au nombre, inférieur, d’étrangers en France, cela reste un chiffre conséquent. Cependant, ces mesures seraient difficiles à mettre en place, notamment pour des raisons européennes : la Commission européenne, par peur d’un appel d’air, a enjoint les pays à ne plus procéder à de telles vagues de régularisations.

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