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Françoise Mouly, la cover-girl du New Yorker

Directrice artistique du New Yorker, Françoise Mouly préside depuis vingt ans à l’élaboration des unes du célèbre hebdomadaire. Entretien dans les prestigieux locaux du Condé Nast Building, à Times Square, au milieu des milliers de dessins affichés jusqu’au plafond.

France-Amérique : La couverture est la porte d’entrée du magazine. Quelle est sa ligne éditoriale ?

Françoise Mouly : Le New Yorker a une vocation d’excellence. C’est la maison des plus grands contributeurs. Son lectorat est sophistiqué, intelligent et se prête au jeu. On n’a pas forcément besoin de réduire tout à un seul dénominateur commun, on peut faire dans la subtilité. Ce qui est intéressant selon moi, c’est la suite d’images, la collection, la façon dont le dialogue avec les artistes s’instaure, en leur donnant une page vierge sur laquelle ils vont trouver des idées d’actualité, évoluant avec la mode, la gastronomie ou les sujets de société. Prenez par exemple l’attitude des gens autour du mariage homosexuel. Elle a aussi évolué à travers les couvertures : il y a vingt ans, on pouvait choquer avec ça, maintenant on assiste à une déclaration du Président à ce sujet. Ce que nos couvertures racontent, c’est l’évolution des mœurs américaines. Géographiquement, New York est un formidable point d’ancrage pour ce genre d’analyses. Tournée vers l’Europe, avec toute cette immigration. Ce qui, par ailleurs, fait dire à beaucoup d’Américains que c’est une ville trop intellectuelle, trop européenne.

Vos couvertures sont ironiques sans être agressives, dans l’air du temps sans être dans l’actualité brûlante, sociales mais rarement politiques…

En prenant de la distance avec l’actualité, on prend le recul nécessaire pour aborder les sujets quand quelque chose d’important mérite d’être dit. Cet été, par exemple, après la tuerie à l’avant-première de Batman, on a cherché une image et on n’a pas trouvé. Alors on n’a pas voulu faire une couverture là-dessus à tout prix. Un magazine d’actualité n’aurait pas pu se permettre d’ignorer cette histoire. On évite aussi de publier une couverture politique toutes les semaines. Dire la même chose au même moment que le reste de la presse au sujet de la situation en Iran ou du débat Obama/Romney, cela ne nous intéresse pas.

Vous abordez les sujets religieux avec prudence ?

Mon mari Art Spiegelman, qui est non seulement juif mais aussi connu pour avoir touché au sujet de la Shoah (dans la bande dessinée Maus, ndlr), peut représenter sans problème un juif hassidique et un Père Noël, dans la rue face à face, avec la même barbe et le ventre bedonnant. Mais quand il dessine un lapin crucifié au moment des fêtes de Pâques (la période des déclarations d’impôts) pour signifier la mise à mort du contribuable dont les poches sont vides, il y a un tollé de protestations ! Les chrétiens se plaignent alors d’être une minorité en danger, dont on se moque. C’est franchement difficile de ne pas en rire, parce qu’ils sont tout de même une voix dominante dans la culture.

Que pensez-vous des couvertures polémiques de Charlie Hebdo sur Mahomet en France ?

C’est leur mission de produire des images provocantes. La culture française charrie avec elle l’idée que dans la presse, chaque journaliste, chaque organe de presse a un point de vue tranché. Que la vérité est quelque part au milieu. Alors qu’ici on essaie toujours de faire la part des choses, de mettre en avant un désir d’objectivité. Comme si l’article qui est en première page du New York Times était un article objectif parce qu’il présente les deux points de vue… C’est faux bien sûr, mais aux Etats-Unis il y a vraiment un parti pris de ne pas vouloir provoquer.

Vous avez pourtant représenté Barack Obama en turban à la Maison Blanche, aux côtés de Michelle armée jusqu’aux dents !

C’est une image pour provoquer le débat (rires). En ce qui concerne l’Islam et Mahomet, la presse américaine est dans son ensemble extrêmement peureuse, en partie parce qu’il y a une longue histoire de discrimination envers les Noirs aux Etats-Unis. Nous sommes maintenant dans une phase de rattrapage. On a mauvaise conscience, alors on fait très attention. Les Etats-Unis ne sont pas une culture homogène, c’est une culture de brassage d’immigrants ; Irlandais, Italiens, Juifs, Hispaniques, Latinos, etc. Démographiquement, nous entrons dans une période où la population américaine blanche de longue souche n’est plus majoritaire. On ne peut plus être aveugle au sujet du respect des minorités.

Quelle couverture a pu semer le trouble ?

Par exemple, en 1993, lors du premier attentat à la bombe contre le World Trade Center, nous avions publié le dessin de deux enfants jouant sur la plage, dont l’un sautait sur un château avec deux tours. Elle fut dénoncée par toute la presse, et surtout très violemment par un organisme de défense des musulmans. Leur argument était : ‘combien de musulmans avez-vous dans votre équipe éditoriale ?’. Évidemment, on ne pouvait pas répondre grand-chose. Et on nous a dit : ‘c’est pour ça que vous ne comprenez pas à quel point ça peut être offensant’. Il y a une part de vérité. Si on fait l’analogie avec des images sexistes, je me sens offensée. J’ai essayé de mettre en avant la dénonciation des extrémistes, en vain. Mon amie Marjane Satrapi (auteure iranienne de la célèbre bande dessinée Persépolis) sait très bien évoquer certains fondamentalismes. C’est plus difficile quand on est américain.

On connaît les fameuses couvertures de Sempé. Travaillez-vous encore avec des dessinateurs francophones ?

Bien sûr. Jacques de Loustal, Lorenzo Matotti (un artiste italien établi en France), Benoît Van Innis, et nombre de dessinateurs avec lesquels je suis en contact, m’envoient des idées occasionnelles, comme Philippe Petit-Roulet. Ce ne sont pas forcément des contributions régulières, mais des portes ouvertes, par lesquelles ils peuvent toujours passer.

Est-ce qu’il y a des batailles d’ego entre les contributeurs réguliers, pour savoir qui va être en couverture ?

Oui et non. Tous les artistes sont motivés par leur admiration du travail des autres. Quand on fait une très bonne couverture, chaque artiste se tape sur les doigts en se maudissant de ne pas avoir eu l’idée avant les autres. Cela les incite à travailler un peu plus dur, à vouloir faire la suivante. Le New Yorker, c’est simplement la meilleure carte de visite qu’on puisse mettre sur son portfolio.

Comment vous définissez-vous, dans cette culture qui n’était pas la vôtre au départ ?

Je me situe dans un dessin de Saul Steinberg, c’est-à-dire avec le point de vue chauvin et borné d’un New-Yorkais qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez. Qui pense qu’en deçà de la 14e rue il n’y a rien, et que le New Jersey n’existe pas. (rires)

Ni Française ni Américaine, vous êtes donc New-Yorkaise ?

Exactement. New-Yorkaise et fière de l’être. N’importe qui à New York se sent déjà au centre du monde, et moi je me sens au centre de New York.

Auriez-vous eu la même liberté en France ?

Pas du tout, ni même dans un autre organe de presse américain. Le New Yorker a été fondé en 1925 par Harold Ross, un éditeur qui avait passé du temps à Paris en y découvrant le rire, les jeux de mots et l’humour français. C’est ce qui l’a inspiré pour faire un magazine qui donnait autant de voix aux artistes qu’aux écrivains. Ce n’est que plus tard que celui-ci est devenu le fleuron du journalisme à l’américaine, et que s’est opérée une sorte de séparation. Moi ce qui m’intéresse, c’est que les artistes soient au moins aussi importants que les journalistes ou les poètes. Oui, c’est le journal de John Updike ou de Woody Allen, mais c’est aussi celui de Art Spiegelman, de Robert Crumb, de Saul Steinberg, de Bruce McCall et de Barry Blitt.

Pourriez-vous retourner vivre à Paris aujourd’hui ?

Non. Pour moi, le meilleur des mondes, c’est de pouvoir faire la navette entre les deux. New York est fantastique, mais on peut en devenir prisonnier. Je n’apprécie jamais autant New York que lorsque j’y reviens. Paris est superbe à visiter, mais professionnellement après avoir travaillé ici, je ne souhaite travailler nulle part ailleurs. Parce qu’il y a une vraie énergie et surtout, une volonté de faire évoluer le discours.

Quelles sont vos adresses fétiches à Paris ?

Le Xe arrondissement, parce que c’est un quartier qui, comme New York, est très cosmopolite. Je vais faire mes courses rue du Faubourg Saint-Denis parce qu’il y a des Polonais, des Hongrois, des Martiniquais. J’ai grandi dans le XVIIe, mais ce n’est pas un quartier où j’aime passer du temps maintenant : ça n’a pas tellement changé. Tandis que le centre de Paris, notamment parce qu’on peut tout y faire à pied, c’est merveilleux.

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