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Gabriel de Saint-Aubin

La Frick Collection de New York présente avec le musée du Louvre l’artiste français symbolisant à lui tout seul Paris et l’esprit des Lumières

Quelque cinquante dessins, dix gravures et sept peintures provenant de collections américaines et européennes sont exposés à New York à la Frick Collection. L’occasion pour le public américain de découvrir un peintre pour lequel Paris n‘avait point de secrets. Gabriel de Saint-Aubin est né et mort à Paris dans une famille d’artisans où l’art du dessin était primordial. Son père et son frère aîné Charles-Germain étaient brodeurs du roi Louis XV, le benjamin Augustin dessinateur et graveur comme lui. Il suit les cours de Jean-Baptiste Sarrazin, un peintre spécialisé dans les décors et à l’âge de 23 ans, devient professeur de dessin à l’École des Arts, une école l’architecture fondée en 1743 par Jean-François Blondel. Sa création s’inscrit dans cette vogue pour les dessins qui commémoraient de façon allégorique les événements marquants de la vie de la famille royale. Les deux premières œuvres connues de Gabriel sont deux Dessins de Feux d’Artifices datés de 1746 et 1747. Ils célèbrent à grand renfort d’allégories la naissance du premier petit-fils de Louis XV et le mariage du dauphin avec sa seconde épouse Marie-Josèphe de Saxonie. L’essence de l’art de Gabriel y est tout entière contenue : son habileté à conférer aux sculptures et aux symboles la même vivacité qu’aux spectateurs, sa connaissance de la mythologie et sa capacité à l’intégrer dans une narration, ainsi que son amour pour les monuments de Paris. C’est ce savoir-faire que récompense la première des nombreuses commissions royales que recevra Saint- Aubin : vingt-huit illustrations pour un Mémoire sur la Réformation de la Police de France.

De 1750 à 1760, Gabriel suit les cours de l’Académie Royale sous la houlette de François Boucher (1703-1770) et d’Étienne Jeaurat (1699-1789), un peintre surtout connu pour ses gravures portraiturant le peuple de Paris. Quoiqu’il n’y obtienne pas l’objectif ultime, le prix de Rome, il y gagne, après trois essais, le second prix de peinture en 1753. Il y développe surtout son goût pour les scènes de genre situées à Paris. Une Scène de Rue à Paris de 1760 montre deux duettistes sur une estrade qui ne sont que le prétexte à une exploration des spectateurs. Tout est mouvement dans cette petite vignette : de la jeune femme, ombrelle à la main, qui se penche au balcon, au gamin grimpé à l’arbre pour surplomber les badauds et ne rien perdre du spectacle, ou encore à la jeune nourrice négligeant sa charge au profit de son amant. C’est pendant cette période que Gabriel devient l’un des grands graveurs de son siècle. Ce nouveau medium qu’il plie à ses fins et utilise de façon originale lui permet de surmonter les exigences – parfois inatteignables pour lui- de la peinture. Il découvre là une nouvelle carrière.

Ses illustrations sont publiées dans le Recueil de Poésie de son ami Michel-Jean Sedaine (1719- 1797) publié en 1760. Le Frontispice daté de 1757 où des putti soutiennent la médaille de Sedaine en profil donne la mesure de l’esprit de Saint-Aubin : au premier plan un petit satyre pointe son arc en direction d’une pile de livres sur laquelle repose une pipe brisée. En un seul dessin, Gabriel résume la controverse entre Sedaine et son antagoniste, le poète Jean-Joseph Vadé : Satire contre le goût des ouvrages poissards, met à mal La pipe cassée. Mais c’est en tant que peintre d’histoire que la gravure lui donne l’occasion d’exceller. En témoigne le Triomphe de Pompée en 61 avant J-C de 1763, une aquarelle produite pour illustrer l’ouvrage d’un collègue, professeur d’histoire et de géographie, Étienne-André Philippe (1708-1787), Spectacle de l’histoire romaine expliquée. On y retrouve les caractéristiques de son art : une attention au mouvement, un foisonnement de détails auquel son sujet,- la procession de Pompée dans Rome à la suite de la campagne d’Afrique -, se prête particulièrement. Gabriel est prêt à entreprendre un projet encore plus ambitieux : Le Salon du Louvre de 1765 qu’il revisitera en 1767 puis en 1779. Les Salons se tenaient tous les deux ans dans le salon carré du Louvre et présentaient les dernières œuvres des membres de l’Académie Royale. Gabriel reproduit en miniature des centaines d’œuvres reconnaissables et croque sur le vif les collectionneurs du 18e siècle en action.

Lorsqu’il rejoint en 1774 l’Académie de Saint-Luc où il expose de vastes échantillons de son œuvre, il est décrit dans l’Almanach des peintres de l’abbé Le Brun comme un artiste studieux qui ne perd pas une occasion de s’instruire et peint l’Histoire en tous temps et tous lieux. Il emploie les dernières années de sa vie à couvrir de dessins et de commentaires les guides de Paris, les catalogues de ventes et ses carnets. D’après l’inventaire établi par son frère Charles-Germain, il laisse à sa mort quatre ou cinq mille dessins inachevés. Ses contemporains connaissaient cette production prodigieuse : l’actrice Sophie Arnould, se moquant de l’aspect négligé de l’artiste bohême avant la lettre, note qu’il n’a point de dents et « qu’il fait plus de croûtes qu’il n’en mange » ; Greuze parle de « priapisme» du dessin. Et Gabriel gagne le pseudonyme de Croquetel dans la revue anonyme du salon, Janot au sallon.

Pour Kim de Beaumont, conservateur invité par la Frick Collection, Saint-Aubin est un original et un innovateur qui réinvente sa place au fur et à mesure des changements dans le monde de l’art qu’il a si bien su documenter. Doué d’une curiosité inlassable, il rapporte minutieusement les multiples évènements de son époque, des incendies aux spectacles, aux conférences, à l’érection de monuments et de statues. Véritable encyclopédiste, il nous livre de précieux instantanés sur un Paris prérévolutionnaire et ses habitants.

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