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Gaz de Schiste : L’énergie qui fait peur

L’administration Cuomo est, jeudi, en passe de lever le moratoire sur la technique d’ extraction du gaz de schiste par fracturation hydraulique. L’interdiction serait toujours en vigueur dans New York City et non loin des réserves d’eau de l’upstate New York. Le reste de l’Etat risque quant à lui de voir les entreprises énergétiques pulluler comme dans la petite ville de Williamsport en Pennsylvanie.

Williamsport, Pennsylvanie, ses 30 000 habitants, sa coupe du monde de baseball pour minimes, son futur centre commercial et son gaz de schiste. Cette petite ville est au cœur de la région de Marcellus Shale, « l’Arabie Saoudite du gaz de schiste ». 71 000 puits ont déjà été forés. Depuis le début de l’exploitation des ressources en 2009, la population de Williamsport ne cesse d’augmenter et le taux de chômage de diminuer. Chiffres à l’appui, Diane Bubb explique que l’économie de la ville souffrait et que la plupart des jeunes partaient une fois le lycée terminé. Employée à Career Link, le centre pour l’emploi de Williamsport, elle s’occupe des relations avec les entreprises de gaz et se réjouit des centaines d’emplois constamment disponibles : « Un nombre important de travailleurs sur les chantiers de gaz de schiste sont des pères de familles qui étaient sans emploi depuis la crise. Des sociétés comme Halliburton se sont notamment engagées à embaucher 75 % de locaux ». Au même moment, dans les bureaux de Career Link, un représentant d’une entreprise de gaz est en train de s’adresser à un groupe d’une quarantaine de personnes. Tous sont des hommes de 20 à 50 ans, actuellement en formation, et sur le point d’être embauchés. Réticente à nos sollicitations, la société de gaz n’a pas souhaité nous rencontrer, ni même nous autoriser à parler aux futurs travailleurs. Tous ces «  étudiants » suivent actuellement un cursus au MSETC de Penn College, un centre d’apprentissage créé en 2009, qui prépare spécialement aux métiers de l’industrie du gaz.

Le gaz, toute la ville en profite

« Une personne sur deux que vous croisez dans les rues de Williamsport a un emploi en lien avec le gaz de schiste, affirme Jerry, serveur dans un café de la ville. Tôt le matin, tous les ouvriers en tenue viennent prendre leur café. C’est de la clientèle en plus ». David Pistner, directeur de Shale Net, une institution gouvernementale chargée de superviser le circuit de l’emploi dans le gaz pour la région de Marcellus Shale, affirme que le gaz de schiste profite à de nombreux commerces locaux : « Les emplois des métiers de l’alimentaire, de l’éducation et de la santé ont explosé ». « Les restaurants, les bars, les hôtels ont du monde, des maisons et des immeubles se construisent, un supermarché va ouvrir », renchérit Linda Van Der Pool, l’une des six employées de Career Link, affectée exclusivement aux offres d’emplois venant des sociétés de gaz.

Voilà pour la belle affiche, celle de l’énergie du futur synonyme de prospérité économique. Mais en Pennsylvanie, comme partout aux États-Unis où le gaz de schiste est exploité avec frénésie, des protestations se font entendre.

D’abord parce que les derricks et gazoducs défigurent les forêts et campagnes. Ralph, qui regarde le tour de France chaque année, a peur que le gaz de schiste détruise les beaux paysages français comme il a détruit la campagne de Pennsylvanie. Ancien libraire, il consacre aujourd’hui son temps à l’association RDA (Responsible Drilling Alliance), pour alerter sur les dangers de l’extraction du gaz de schiste : « C’est une sorte de colonisation que l’on subit. Les sociétés prennent les ressources sans que ça ne profite à la population locale. Bien au contraire. Notre air et notre eau sont pollués ».

 

« La Pennsylvanie, tout le monde s’en fout »

 

John, un ami de Ralph, affirme que son eau a été contaminée récemment. L’homme à la voix rauque, abîmée par la cigarette, explique que ses voisins et lui ont des nausées et des migraines à répétition depuis janvier. Soit un mois après l’installation d’un puits de forage à 800 mètres de leurs habitations. « Même les animaux ne voulaient plus boire l’eau du robinet, mais seulement l’eau de pluie ». John a alors contacté le DEP, le Département de la Protection Environnementale en Pennsylvanie, qui lui a répondu qu’il n’y avait aucun problème avec l’eau. Mais grâce à l’un de ses amis avocat, John a pu obtenir un rapport du DEP qui démontrait que le puits fuyait depuis un mois de presque quatre litres par minute. « Je suis allé les voir à nouveau pour leur montrer le document et plutôt que de prendre en considération mon inquiétude, ils se sont irrités que je sois en possession de ces documents. Le DEP, c’est Don’t Expect Protection ! », plaisante John, amèrement. Devant son insistance, l’organisation lui propose de réaliser des tests sur l’eau. Les résultats prouvent que certains composants dangereux sont présents jusqu’à dix fois au-dessus de la norme autorisée. « Mais pour le DEP, la qualité de l’eau était “acceptable” et il n’y avait aucune preuve que le puits était la cause des taux anormaux de méthane ». Cinq mois plus tard, le puits fuit toujours et John est obligé d’acheter des bouteilles d’eau à ses frais. « La douche, tu y rentres, tu en ressors aussitôt. Je ne sais pas ce qu’il y a dans l’eau, je préfère ne pas prendre de risque. Voilà la réalité de la vie quotidienne à côté d’un puits », s’indigne John.

Pour David Pistner de l’institution Shale Net, le risque zéro n’existe pas dans  un processus d’extraction de gaz, mais il assure que les entreprises sont transparentes à ce sujet. Il avoue néanmoins, à demi-mot, que les conséquences néfastes sur l’environnement ne peuvent pas être complètement écartées : « dire qu’il n’y a aucun impact sur le milieu naturel, on ne peut pas. Dire que les sociétés ne font pas tout pour minimiser les répercussions, c’est tout autant un mensonge ». En avril dernier, une explosion dans un puits en Pennsylvanie a donné raison aux opposants aux gaz de schiste. Pendant plus de 15 heures, des milliers de litres d’eaux usées se sont déversés dans la nature. C’est ce type d’accident qui a poussé, en décembre 2010, l’État de New York à imposer un moratoire sur l’exploration du gaz de schiste. « Mais en Pennsylvanie, c’est pas comme à New York, il n’y a pas assez de gens, tout le monde s’en fout. On n’est pas entendu », s’indigne John.

 

Des terrains loués $ 4 000 l’hectare

Contrairement à la législation française, dans la loi américaine, un propriétaire américain possède également son sous-sol. Pour pouvoir exploiter le gaz de schiste, les sociétés de gaz ont donc besoin de signer un bail avec les particuliers. Là encore, le discours n’est pas le même entre pro et anti gaz de schiste. Diane Bubb, de Career Link, se souvient de plusieurs fermiers, au bord de la faillite, qui ont pu sauver leur exploitation grâce à l’argent obtenu du contrat signé avec des entreprises de gaz. « Je connais certains retraités qui vivent uniquement grâce à cette source de revenus. Certains ont loué leur terrain $ 2000 l’acre (ndlr : environ 0,4 hectare). Avec le développement de cette technique sur une zone importante de la région, il y a de l’argent à faire pour énormément de personnes ». À l’inverse, John réfute l’idée que louer son terrain profite au propriétaire : « Je connais plein de personnes qui regrettent d’avoir accepté la proposition des sociétés de gaz et qui, aujourd’hui, veulent déménager. Mais maintenant que le puits a été creusé et que l’eau est imbuvable, la propriété a perdu toute sa valeur. Les gens ne peuvent même pas partir de chez eux ». John n’a jamais accepté de louer son terrain. Il raconte que devant son refus, le représentant de Chief Gas & Oil n’a pas hésité à lui montrer son arme avant d’affirmer : « Je vous mettrai sous terre avec le gaz ». Mais John ne veut ni céder aux menaces, ni abandonner ses terres : « Rien ne ferait plus plaisir à ces sociétés que si l’on quittait la région. Avec nos propriétés, on est sur leur chemin, on les gêne ».

 

Moratoire à Pittsburg

 

Le soir de notre rencontre, John et Ralph se rendent dans un village voisin pour assister à une réunion organisée par Responsible Drilling Alliance sur les dangers du gaz de schiste. Soixante-dix personnes sont présentes dans une petite salle communale, pour la plupart déjà acquises à la cause. Au pupitre, Barbara Jamorska relate la conversation qu’elle a eue dans la matinée avec un membre de DEP : « Je lui ai expliqué ma situation et celle d’autres habitants de la région. Sa seule réponse a été de me dire : vous feriez mieux de quitter l’État ».

Mais la résistance s’organise. En décembre dernier, la municipalité de Pittsburg votait un moratoire sur le gaz de schiste. Un gros caillou dans le nouvel eldorado que croyaient avoir trouvé les compagnies pétrolières et gazières.

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