Une toile, un artiste

Georges Seurat : Un dimanche après-midi à l’Ile de la Grande Jatte

Il y a 130 ans, le 29 mars 1891, le peintre Georges Seurat décédait à l'âge de 31 ans, sans doute emporté par la diphtérie. S’il est désormais considéré comme le fondateur du néo-impressionnisme, il a subi en son temps le scepticisme réservé aux artistes visionnaires. Il est intéressant de noter qu’il a longtemps joui d'une plus grande renommée aux Etats-Unis que dans sa France natale, où la première grande rétrospective de son œuvre eut lieu pour marquer le centenaire de sa mort. La raison de sa popularité relativement précoce en Amérique ? Son chef-d'œuvre monumental, Un dimanche après-midi à l’Ile de la Grande Jatte, qui fascine les visiteurs de l'Art Institute of Chicago depuis 1924, grâce aux collectionneurs Frederic Clay Bartlett, lui-même peintre, et son épouse Helen.
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Georges Seurat, Un dimanche après-midi à l’Ile de la Grande Jatte, 1884. © Art Institute of Chicago

Dans l'œil du spectateur

Le tableau La Grande Jatte a tout de suite fait sensation lorsqu’il fut présenté au public en mai 1886 à l’occasion de la huitième et dernière Exposition impressionniste. Il marque une nette rupture avec l’impressionnisme – une opposition entre vision « scientifique » et « romantique », selon Camille Pissarro. Si le sujet – des Parisiens profitant de leur temps libre sur cette île de la Seine – s’inscrivait dans la lignée du mouvement, tout comme l’attention portée par l’artiste aux effets d’ombre et de lumière, la composition et l’exécution étaient bien éloignées de la spontanéité de la peinture de plein air.

« Seurat voulait extraire la vie moderne, la distiller et en faire, comme il l’a dit, la frise du Parthénon, mais à l’aide de sujets contemporains », explique Gloria Groom, conservatrice de l’Art Institute of Chicago, dans un clip audio sur le site du musée. S’inspirant de la théorie des couleurs et de la science optique, Seurat a tamponné côte à côte des milliers de petites touches et des traits de couleur pure. L’œil du spectateur fait le mélange plus efficacement qu’un pinceau sur une palette, chaque teinte conservant toute sa luminosité et les couleurs complémentaires se renforçant mutuellement, créant cet effet « chatoyant » souvent noté dans les descriptions des chefs-d’œuvre néo-impressionnistes.

Georges Seurat, Un dimanche après-midi à l'Ile de la Grande Jatte, 1884. © Art Institute of Chicago

Seurat a réalisé près de 60 études préparatoires pour ce tableau – dessins au crayon Conté de troncs d’arbres, peintures à l’huile sur panneau, ou étude finale à l’échelle 1/3, exposée au Metropolitan Museum of Art de New York. Après avoir peint une première version de La Grande Jatte pour le Salon des Indépendants de 1885, qui fut finalement annulé, il retravaille l’œuvre, modifiant les sujets et appliquant sur la surface sa technique pionnière. Plus tard, il reprend la toile pour y ajouter une bordure de points colorés. Puis achève la présentation avec le simple cadre blanc que nous voyons aujourd’hui.

L’importance de La Grande Jatte dans la culture américaine peut se mesurer au nombre de références qui y sont faites depuis des décennies. Citons en 1986 la célèbre scène du film de John Hughes, La Folle Journée de Ferris Bueller, dans laquelle le meilleur ami de Ferris, Cameron, fixe le tableau, la caméra faisant des va-et-vient entre son visage et celui de la petite fille au centre de la toile, qui se dissout progressivement en touches de peinture. Un Bernie Sanders en moufles apparaît dans La Grande Jatte dans une itération du mème viral de l’investiture de Joe Biden.

Mais la plus célèbre référence se trouve dans la comédie musicale Sunday in the Park with George de Stephen Sondheim, lauréate du prix Pulitzer de l’œuvre théâtrale en 1985. Il s’agit d’un récit imaginaire de l’artiste et de sa maîtresse/modèle, Dot (« point » en anglais) – que Seurat n’aurait pas approuvé – dans les mois précédant l’achèvement de La Grande Jatte.

Marier l'art et la science

Contrairement à d’autres génies morts dans la fleur de l’âge, Georges Seurat ne peut se targuer d’une personnalité et d’une existence hors norme, propices à magnifier son œuvre. Georges Seurat est né à Paris dans une famille assez aisée pour lui épargner des soucis financiers. Sa maîtresse, avec qui il a eu un petit garçon, était enceinte lorsqu’il mourut. Autant de secrets bien gardés.

Seurat était un homme sérieux et calme, tout entier dévoué à son art. Il étudie durant un an et demi à l’Ecole des beaux-arts de Paris, sous la conduite d’un disciple du peintre néoclassique Jean-Auguste-Dominique Ingres. L’échelle imposante et la qualité statique et intemporelle de La Grande Jatte reflètent cette formation académique ainsi que son attirance pour le style classicisant du muraliste Pierre Puvis de Chavannes. Mais il admire aussi le romantique Eugène Delacroix, dont le traitement des couleurs préfigure le sien.

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Ernest Laurent, Portrait de Georges Seurat, 1890. © Fine Art Images/Heritage Images/Getty Images

Fasciné par les théories scientifiques qui sous-tendent son approche de la couleur, Seurat apparaît comme un geek de son temps, dénué de tout talent pour les relations publiques. A ceux qui affirmaient qu’il y avait de la « poésie » dans ses œuvres, il répondait : « Non, j’applique ma méthode et c’est tout. » Il n’aimait pas le terme employé aujourd’hui pour définir sa technique – le pointillisme (à l’origine péjoratif) –, lui préférant le mot divisionnisme, plus précis, la peinture optique ou chromoluminarisme.

Cette attitude a sans doute donné du fil à retordre à ses détracteurs. Gauguin, pour sa part, rejeta les néo-impressionnistes, qu’il qualifiait de « petits jeunes gens chimistes qui accumulent des petits points ». Mais le critique d’art Félix Fénéon, défenseur du mouvement dont il inventa le nom, savait ce que des millions de spectateurs de l’Art Institute of Chicago ont confirmé : « M. Z. peut lire des traités d’optique pendant l’éternité. Il ne fera jamais La Grande Jatte. »


Article publié dans le numéro de mars 2021 de France-AmériqueS’abonner au magazine.

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