Livres

Hervé Guibert : écrire l’image fantôme

Né en 1955, Hervé Guibert est mort à 36 ans du sida, après une tentative de suicide. Auteur d’une trentaine de livres, il était aussi photographe et critique de photographie au journal Le Monde. Son livre le plus connu, A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie (1990), raconte sa maladie et les derniers jours du philosophe Michel Foucault, également mort du sida. Il vient d’être traduit aux Etats-Unis, ainsi que d’autres textes de cet écrivain majeur, pionnier de l’autofiction, dont l’œuvre est hantée par la mort.
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Autoportrait au sommet de l’Empire State Building, à New York, en 1981. © Christine Guibert/Courtesy of Les Douches la Galerie, Paris

Le 16 mars 1990, Hervé Guibert est invité de la célèbre émission littéraire télévisée Apostrophes à l’occasion de la parution de son livre, A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie. Les joues creusées par la maladie font un peu plus ressortir ses yeux clairs. Avec des mots choisis, sans émotion apparente, il s’exprime sur le scandale provoqué par le livre qui l’a soudain rendu célèbre. Ce n’est pas tant la lucidité, la précision sans pathos des descriptions de son corps souffrant qui ont choqué le public que ce qu’il révélait des derniers jours de Michel Foucault, son ami proche à qui il rendait visite à l’hôpital. La famille du philosophe, que Guibert appelle Muzil (en référence à Robert Musil, l’auteur de L’Homme sans qualités), avait toujours refusé de dire qu’il était mort du sida. « Je volais au-dessus du pont [d’Austerlitz] », écrit Hervé Guibert. « J’étais le détenteur d’un secret que les passants ignoraient encore, mais qui allait changer la face du monde. »

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Hervé Guibert, Michel, 1981. © Christine Guibert/Courtesy of Les Douches la Galerie, Paris

Dans ce livre, phagocyté par la lecture de Perturbation de Thomas Bernhard, qu’il découvre lors de son séjour à Rome à la Villa Médicis (1987-1989), c’est sa propre mort que Guibert projette, un horizon inéluctable à une époque où les traitements contre le sida sont encore balbutiants. « Le virus comme une aubaine », écrit-il dans son journal, Le Mausolée des amants, paru dix ans après sa disparition. Si la maladie, « mise en demeure permanente », est devenue un sujet et a transformé son écriture, la mort, comme l’homosexualité, est omniprésente depuis son premier livre. « J’étais très obnubilé, à l’époque, par l’art anatomique […], les cadavres », confiait-il dans un entretien au magazine Globe à propos de La mort propagande. « Je vivais là-dedans. Une passion esthétique, une passion de voyeur, de collectionneur. Cela me semblait très vivant. »

Autofiction et portrait à charge

Publié en 1977 par la sulfureuse Régine Deforges, le texte paraît l’année où Serge Doubrovsky invente le terme d’autofiction, mélange d’autobiographie et de fiction. Si certains livres d’Hervé Guibert sont de purs romans (Des aveugles, Les lubies d’Arthur), son œuvre puise largement dans le matériau autobiographique, alimenté par le journal. On en retrouve, par exemple, des passages entiers dans Mes parents, portrait à charge d’un père brutal et avare, vétérinaire aux abattoirs, et d’une mère dépressive et soumise, mutilée par un cancer du sein : « Maintenant que mes parents sont morts, enfin (mais je mens), je peux bien écrire tout le mal que je pense d’eux ou que j’ai pensé d’eux, en priant seulement le ciel de ne jamais donner fils aussi ingrat et malveillant. »

Ecrire, pour Hervé Guibert, c’est développer des expériences vécues, leur donner corps et les augmenter. Au point de vivre parfois des situations pour les écrire, « comme par honnêteté » (Les Aventures singulières). Le lire, c’est devenir familier de sa géographie intime (Paris, l’île d’Elbe), d’une constellation de personnages, qu’on retrouve d’un livre à l’autre, parfois cachés derrière un nom fictif ou une initiale. Ce sont T. et C., Thierry et Christine, l’amant muse et sa compagne, que Guibert épousera en 1989 pour qu’elle devienne son ayant-droit. C’est Vincent, l’adolescent bisexuel de Fou de Vincent, le récit, parfois pornographique, d’une passion obsessionnelle. Ce sont encore les deux grandes-tantes qui vivent ensemble dans un hôtel particulier du 15e arrondissement de Paris, héroïnes du roman-photo Suzanne et Louise.

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Hervé Guibert, Isabelle Adjani, 1980. © Christine Guibert/Courtesy of Les Douches la Galerie, Paris
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Hervé Guibert, Le fiancé, 1982. © Christine Guibert/Courtesy of Les Douches la Galerie, Paris

« Le désespoir de l’image »

Dans L’image fantôme, Hervé Guibert raconte comment, à l’âge de 18 ans, il a fait poser sa mère dans le salon familial pour essayer le petit Rollei 35 de son père. Il la coiffe, la maquille, la débarrasse des habits et de la raideur qui l’engoncent, la fait asseoir sur un fauteuil. Mais quand son père développe le film, l’image ne s’est pas imprimée sur la pellicule. « Ce texte est le désespoir de l’image, et pire qu’une image floue ou voilée : une image fantôme », écrit-il. Reste le récit, plus important que la photographie, qui est à ses yeux une pratique mineure. Qu’il se mette en scène en gisant, qu’il photographie la chevelure blanche de sa vieille tante ou le visage pâle de l’actrice Isabelle Adjani, ses images en noir et blanc subjuguent et dérangent. Selon les universitaires Jean-Pierre Boulé et Arnaud Genon, auteurs d’un ouvrage à son sujet, « le beau et l’horrible, les vivants et les morts se mélangent dans les photos de Guibert, dans une esthétique viciée ».

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Hervé Guibert, La mère, 1980. © Christine Guibert/Courtesy of Les Douches la Galerie, Paris

« Hervé l’artiste, ouvre, résolu, actif, un paysage personnel, à l’inspiration et à l’attente de tous », témoigne Yvonne Baby, qui l’avait embauché comme critique photo au service culture du journal Le Monde. « Où il va, il sème et récolte la beauté, mélange le profane et le sacré. » Écrivain de la beauté et de la cruauté, fasciné par les faits divers et le sadomasochisme mais effrayé par la laideur, Hervé Guibert « brouillait la ligne entre la candeur et la provocation », comme l’a titré le New York Times, mêlait la jouissance et la souffrance. « Un des rôles de la littérature est l’apprentissage de la mort », notait-il dans son journal. Jusqu’à sa fin, en 1991, il n’a cessé d’écrire.


To the Friend Who Did Not Save My Life
de Hervé Guibert, traduit du français par Linda Coverdale, Semiotext(e)/MIT Press, 2020.
Written in Invisible Ink de Hervé Guibert, traduit du français par Jeffrey Zuckerman, Semiotext(e)/MIT Press, 2020.


Article publié dans le numéro de novembre 2020 de
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